Broussaille

 

Dimanche, oui. Mais aussi lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi.

 

C’est tous les jours qu’”Elle” vient s’asseoir ici ou là, sur le sol carrelé, froid, de la gare. Elle vient là, choisit son endroit. S’installe en tailleur, observe le monde, se lève, choisit un autre coin. S’installe en tailleur. Observe le va-et-vient du monde et le temps qui se traîne.

 

“Elle”, c’est une petite femme brune à la bouche tellement édentée que son menton la moque. Ses cheveux courts semblent avoir toujours vécu emmêlés... Devant ses genoux repliés, une boîte à chaussures remarquablement propre. Bleue. Des papiers griffonnés, sales et froissés trônent en tas par-dessus. Elle les tripote et les consulte de temps à autre. Il y a un dé à jouer aussi, qui n’a pas l’air de chatouiller le hasard très souvent... Et puis, à côté de la boîte à chaussures impeccable : deux canettes de mauvaise bière qui tiédissent tranquillement sans broncher.

 

La petite femme broussaille a une vieille clope collée aux lèvres. Le menton moqueur s’amuse à la faire sautiller au gré de ses mouvements. La clope se laisse faire. Elle est éteinte depuis un moment de toute façon. Eteinte, plate et brunie. De temps à autre, la petite femme la prend entre ses doigts gonflés et la regarde avec une sorte d’étonnement incrédule. Puis elle la replante entre ses lèvres craquelées et reprend son observation des voyageurs et du temps qui déroule sa pelote.

 

Parfois, machinalement, la main de la petite femme va jusqu’à l’une des canettes et l’attrape. Ah, cette fois, l’élue semble vide... “Elle” lâche alors son activité et tourne son regard vers les canettes. La main lâche l’une et prend l’autre. Les yeux de la femme retournent à la gare alors que ses mains s’occupent de la nouvelle canette. Cliquetis de l’opercule. Les mains vont chercher le clopon pour l’éloigner un instant des lèvres qui s’écartent pour laisser passer le breuvage tiédi. Tiédi mais tellement réconfortant... “Elle” ferme une seconde les yeux pour ressentir pleinement le trajet du liquide de sa bouche à son gosier... Puis la vieille clope brunie reprend sa place, la canette retourne au sol et la vie reprend son rythme devant les yeux de la petite femme broussaille.

 

“Elle” n’a pas de prénom. En tout cas, personne ne le connaît. Peu de gens ont cherché à le connaître, de toute façon. Et les rares fois où c’est arrivé, “Elle” a ri et n’a pas répondu. Jamais. Alors le monde a fini par la laisser là, dans l’anonymat de la gare. Assise là, sur le sol carrelé, froid.

 

Broussaille a envie de fumer. Elle a sa vieille cigarette à la bouche et le goût de tabac froid commence à être désagréable. Alors elle se lève. Elle ramasse soigneusement toutes ses affaires. Les papiers et le dé dans la boîte à chaussures bleue ; la boîte dans un sac plastique à l’effigie d’une marque de biscuits ; les canettes dans la poche de son manteau bien trop ample ; la clope bien accrochée à ses lèvres. Broussaille se dirige vers les blocs de fauteuils. Elle n’a pas de prénom, et pas de mots... Elle demande par gestes si quelqu’un pourrait lui filer du feu. Evidemment, personne n’en a. Personne n’en a jamais.

 

“Qu’est-ce tu veux ? Bouge de là ! J’ai pas d’feu, j’te dis, bouge !”

 

Celui-là est méchant. Broussaille baisse les yeux et reprend son chemin. Ca, par contre, des refus et des mots durs, ils sont nombreux à en avoir pour elle. Si seulement ça pouvait allumer sa clope... Broussaille est habituée. Elle hausse les épaules et marche au hasard, slalomant entre les valises, les jambes étendues, les machines à sucreries et les fauteuils vides. Et puis, d’un coup, un rire secoue ses épaules. Un rire saccadé, rythmé. Rauque et pétillant. Le chuintement de ses petits pas sur le sol carrelé lui répond en écho. Dans les yeux de Broussaille, une étincelle s’est allumée. De la malice. Elle a soudain un air d’enfant sauvage. Un air d’enfant perdu dans un monde trop grand et trop froid pour lui. Un air d’enfant éternel qui saura toujours s’amuser d’un rien.

 

Les voyageurs, les valises, les fauteuils,... La gare tout entière lève les yeux vers cet enfant ridé au menton en galoche qui rit sans retenue. Mais l’enfant est trop vieux et trop sale pour accrocher le regard et la complicité. La gare se désintéresse bien vite de sa petite chercheuse d’allumette.

 

Broussaille n’a pas trouvé de feu. Et sa clope fait vraiment la gueule. Tant pis. Elle retourne s’asseoir sur le carrelage froid de la gare, en tailleur. Quelques éclats de rire s’échappent encore de sa bouche édentée. Ses yeux pétillants observent et détaillent les voyageurs sérieux. Puis, le rire, la malice et leur musique s’éteignent.

 

Broussaille retire la vieille clope qui n’en finit pas d’être froide et brune de sa bouche. Elle la regarde d’un air résigné. Avant de la remettre en place...

 

Janvier 2016

 

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