Les poches du cheval rouge

 

"Le Père Noël, déguisé en ma sœur , m'a apporté cette année un bien drôle de cadeau. Du fond du cabas rose calé dans mes bras, enroulé dans du papier de soie, j'ai sorti un sac en cuir, rouge...

 

… En forme de cheval.

 

La découverte m'a laissée interdite pendant quelques instants. Heureusement ma Soeur-Noël était occupée ailleurs lorsque j'ai mis à jour la bestiole et n'a donc pas remarqué mon regard d'abord vide, puis circonspect. Lorsqu'elle s'est approchée de moi, j'avais repris mes esprits, assez en tout cas pour afficher un sourire radieux et amusé face à ce cadeau original et la remercier -comme il se doit- chaleureusement.

 

J'ai ensuite posé le sac-cheval au pied d'un meuble. Il est resté là un long moment, posé sur ses 4 pattes-boudins, présentant aux regards son échine zippée bardée de deux sacoches. Sa queue en lanières traînait par terre, alors que les boutons cousus sur son front lui donnaient un air idiot à travers les sangles de son mord.

 

 

 

Il m'a fait sourire.

 

Je l'ai pris en amitié.

 

 

 

A physique d'exception, destin d'exception (dit-on, croit-on). En même temps que son nom, j'ai décidé son rôle. Paco est devenu un porteur d'histoires.

 

 

 

«Dans ses sacoches carrées, je mettrai des images.

 

Au secret de sa croupe, je viderai mon coeur.

 

Sur son front humble et sage, je soufflerai mes songes.»

 

 

 

Je me suis dit cela roulant sur l'autoroute. Paco était à côté de moi, sur le siège passager, ses deux yeux ronds, boutons, fixés sur moi. Du regard je lui ai demandé s'il était d'accord. Comme tout être docile, conscient de sa mission, il n'a pas refusé.

 

 

Alors, j'ai commencé.

 

 

 

Dans l'une des deux sacoches, j'ai rangé l'image de mon père vieillissant s'éloignant dans la rue, m'ayant tourné le dos pour fuir l'émotion d'un au-revoir touchant. Je n'ai vu de celle-ci que son geste des épaules pour remonter son col, comme il le fait chaque fois qu'il veut repousser l'afflux de ses larmes. La tête rentrée dans les épaules et ses mains bourrues rangées dans ses poches. Je n'ai pas vu ses yeux, déjà cachés derrière un « à bientôt » rapide. Mais je les ai devinés rougis comme deux semaines plus tôt, lorsqu'un artiste que nous écoutions a demandé aux enfants présents de continuer à donner du courage à leurs parents dans la grande salle de la vie.

 

 

 

J'ai rangé cette image tendrement, à côté de celle de ma mère, si belle maman, ayant quitté son charmant physique d'italienne pour revêtir celui des matriochka qu'elle affectionne tant. Qu'à cela ne tienne, elle est belle tout de même, et si attendrissante lorsqu'elle tourne dans la cuisine en se traitant de bête parce qu'elle a acheté trop de nourriture, souhaitant si fort avoir sa tribu près d'elle. Alors que celle-ci est si loin et lui revient si rarement... Une maman qui sait être joyeuse aussi bien qu'être triste mais qui ne cesse jamais d'aimer son homme et ses enfants.

 

 

 

Auprès de ces deux images là, j'en ai mis une troisième, de mes deux parents ensemble. Elle endormie sur le canapé, la tête penchée vers lui. Lui près d'elle, la main rassurante prompte à se poser sur la jambe de sa Sauvage, comme il l'appelle (et comme elle se nomme elle-même), lorsque celle-ci gémit dans son sommeil.

 

 

 

J'ai ouvert le zip de Paco et déposé là, tout doucement, la boule qui m'obstruait la gorge et l'étau qui m'étreignait le cœur. L'angoisse ici était celle qui accompagne les coups du canon des âges, débordant sans cesse de la gueule de ce Chien Vert immortel. De plus en plus nombreux, de plus en plus près. Ils seront oubliés demain. Mais ce soir, ils résonnaient là, dans mes oreilles de petite fille qui, hier, souriait aux longs cheveux bruns de sa mère et à la fière moustache de son père.

 

 

 

Sur le front de mon compagnon, j'ai laissé couler des larmes. Légères, douces et chaudes, chargées de l'amour que je porte à mes parents. Chargée de l'amour qui me relie aux vivants. Chargées aussi d'un nouvel amour pour cette femme que je suis, et que je ne serais pas sans eux tous.

 

Une larme pour maman,

 

Une larme pour papa,

 

Une larme pour le monde,

 

Et une larme pour moi.

 

 

 

Paco s'est ébroué. Moi avec lui. J'ai souri, et empli le sac comme ça venait, de tout un tas d'autres choses. J'ai rangé des éclats de rire, des cris de jeu, des danses endiablées, d'autres caressantes. J'ai déposé des musiques, des chants partagés, des moments uniques qui n'appartiennent qu'à moi - en dehors des autres. Près de celles de mes parents, j'ai glissé les images de mes frères et sœur, piliers lointains, fêlés, mais bien debout. Dans la seconde sacoche, j'ai rangé les images des mes amis, compagnons, rencontres, aux sourires accrochés aux visages comme des flammes accrochées aux lampions. Cette sacoche-là s'est retrouvée rebondie, et l'intérieur doit avoir maintenant des airs de guinguette.

 

 

 

Avec soin, j'ai refermé les besaces.

 

J'ai pris Paco par la bride.

 

J'ai mis mon drôle de sac en bandoulière.

 

 

Sur mon flanc, j'ai senti les poches.

 

 

 

Les poches remplies du cheval rouge."

Janvier 2013

 

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