Musique des mots

Depuis l'enfance, les mots sont pour moi comme des personnages merveilleux ou chafouins dansant la farandole, le lindy-hop ou le pogo. Ils représentent des amis aux drôles de formes, des entités étranges aux expressions multiples. Ils ont des visages, des gestes, des couleurs... Ils sont musique. Et souvent, je joue des mots.

Récits de vues

Montagnes, lacs ou orages... La vie est un tableau ; mais je ne suis pas peintre. J'esquisse à coup de mots.

Récits de coeur

Mes Amours, mes Amis, mes Familles. Ces mots pour et par vous... Mais aussi les mots durs des opinions.

Récits de rues

Hommages au plus grand théâtre du monde, et à toutes les lumières qui l'habillent.

Récits de bals

Musique et danse peuplent mon univers. Souvent, très souvent, j'écris de ces moments.

Récits et fables

Petits contes, jongleries et récits farfelus... D'ailleurs, j'adore le mot "farfelu".




Conte de Cocagne

Un matin, l'Enfant dit : "Pourquoi suis-je né, Monde ?"

L'Arbre fut le premier à répondre : "Pour que tu puisses grimper dans mes branches."

L'Oiseau prit sa suite : "Pour que tu puisses apprendre à chanter."

Le Vent renchérit : "Pour que tu puisses avoir envie de partir avec moi."

La Pluie ajouta : "Pour que tu puisses sauter dans les flaques."

Le Soleil, lui, dit : "Pour que tu puisses regarder au loin."

La Lune précisa : "Pour que tu puisses compter les étoiles."

Le Ciel sourit : "Pour que tu puisses aimer le jour et rêver la nuit."

Et il en fut ainsi pour bien d'autres choses. L'Homme, lui, ne répondit rien.

"Pourquoi l'Homme ne dit-il rien, Monde ?" demanda l'enfant, curieux.

Alors le Monde parla, de sa voix grave et profonde :

"L'Homme ne dit rien car il a trop peur de te mentir. Et qu'il sait trop bien qu'il est capable d'effacer une à une toutes les merveilles de ton innocence."

"Mais alors, Monde, l'Homme doit être triste ?!"

"Oui, Enfant, tu as raison. L'Homme est triste."

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Nuit de Noces

 

Le jour se lève
sur tes lèvres vermeilles
mon Ami, tu
sommeilles si serein
Que
je n'ose y croire encore.

 

 

La nuit nous quitte.
Avec elle nos émois
mon Ami, et
sous la soie froissée
Nos
douces heures s'éternisent.

 

 

Le monde s'étire
et scintille sur ta peau
mon Ami. Sans
un bruit, sans un mot
Le
matin t'arrache à moi.

 

 

Le temps s'agace.
Il me veut près de lui.
Mon Ami, je
m'efface, m'évapore.
Vois :
je ne suis que nuage.

 

Septembre 2016

 

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Poème fou ou folie de poète ?

 

L’Histoire ne le dit pas.

 

L’Histoire ne dit pas si le Fou est poète ou si le Poète est fou. L’histoire ne dit rien mais pense tout bas que le Fou est juste fou et le Poète juste poète, et que l’un n’empêche pas l’autre. Pourquoi faudrait-il plus que cela ?

 

L’Histoire, il n’y a pas si longtemps, a pris sa plume ; sa plus belle plume de soi. L’encrier plein de l’eau violette des jours perdus a tendu sa gueule ouverte et l’Histoire a commencé. Droite et douce. Comme un chemin de sous-bois à qui on n’a jamais proposé de serpenter. Indécise et timide, aussi. Joufflue, adorable et angoissée. Tout ça.

 

Du bout de la plume, l’Histoire a gratté le sable brun pour y dessiner un quelque chose. Un Etre. Gnome ou elfe, monstre ou ange. Il ou elle. Peu importe, de toute façon beaucoup s’y tromperont et ne sauront lequel élire. Peu importe. L’Histoire l’a choisi et l’a esquissé. Il, Elle, cet Etre, cet Autre, marchera sur le chemin tracé, doux, et lèvera son visage vers les couleurs des saisons. C’est comme ça. Alors va...

 

L’Etre, l’Autre, Elle, Il, s’en est allé sans poser de questions tout haut. Il a pris avec lui les lettres à mettre sous ses semelles, les sons innombrables à grignoter en route et les beautés de la solitude pour lui tenir compagnie. Le dessin de l’Histoire a fait son petit bonhomme de chemin. Son chemin de petit bonhomme, tantôt doux et tout droit, tantôt empreint de nuits et de détours. S’arrêtant de loin en loin pour écouter, là-bas, les bruits joyeux d’une fête de village ou pour s’émouvoir du sourire d’argent de la Lune pour son amant des nues. Trop inconnu.

 

L’Histoire, elle, s’est lassée. De tout. De sa création sans avenir et sans but. De ses contemplations. De ses riens pastels beaucoup trop fades pour être terminés. Alors elle a attrapé sa plume, l’a observée avec mépris et l’a lancée au loin avant de se détourner sans remords ni regard.

 

Sur le chemin l’air s’est épaissi. D’un coup, comme ça, sans prévenir. Le poids d’une tristesse sans corps s’est abattu sur l’Autre, l’Être, Lui ou Elle, l’emprisonnant tout entier dans sa nasse étouffante. Arrêt. Il, Elle, l’Être, l’Autre, a le souffle court et les sens aux aguets. Il lève la main ; rien à toucher alors que tout semble palpable. Il lève la tête ; plus rien à voir, le ciel et la terre sont mêlés. Il se tourne alors vers sa solitude, mais elle a perdu sa jolie robe de compagne et il ne reste d’elle qu’un poids de plus. Une armure épaisse, brûlante et sifflante. Ses doigts à Lui, Elle, l’Autre, l’Être, se tendent vers l’amie. Mais la chose gronde et la main retombe, alors que des tentacules froids et nauséabonds s’emparent de sa gorge et de son assurance.

 

Sur le chemin une plume se pose, lentement. Elle est abîmée et délicate. L’Histoire est loin. Ne reste que l’Autre. Lui. L’Être. Elle. Sans même sa solitude. Il regarde la plume écouter son abandon. Sur le chemin noir, l’air est lourd et glacé en même temps. Les arbres ne sont plus que des corps sans chairs, figés, dénués d’âmes, et le ciel n’est plus qu’un vieux rêve que l’on espère revivre. La plume frémit.

 

L’Autre, L’Être, Elle, Lui, tombe à genoux. Sans violence. Juste comme ça, accablé et retenu par le poids de son monde. Une immonde chimère bâille dans sa poitrine et les tentacules resserrent leur étreinte. Sur sa peau trop pâle, débordant de ses yeux ni beaux ni laids, des larmes coulent. Curieuses d’abord de découvrir ce monde, puis conquérantes, altières et insolentes. Dans leur course elles mordent et creusent durement le visage de l’Être, l’Autre. Il ou Elle, qui ramène ses paumes sur ses yeux pour tenter d’effacer la terrible douleur désormais trop bien installée dans son corps et ses pensées. Il voudrait la vomir, cette douleur nouvelle, mais rien ne vient. Elle est trop bien là où elle est. Et Il, Elle, l’Être, l’Autre, sent qu’elle pourrait rester là à jamais. Dormant comme une hydre, à demi, de ses dix yeux vitreux et défiants.

 

La plume frémit. Encore. Un peu plus. Insignifiant, un soupir de barbules vient consoler l’Autre, Elle ou Lui, l’Être. Et malgré l’armée de larmes qui poursuit ses ravages, un regard délavé se pose sur la plume. Alors... Alors naît la rage. Celle qui s’empare des corps en un seul élan, comme un orage vole les tuiles d’un toit d’un seul passage de manche. Elle, Il, l’Être, l’Autre, fulmine et envoie valdinguer aux diables ses soudards bleus d’un revers de main. Il se débat, secoue la tête en tous sens, frappe le sol de ses poings, laboure l’air et souffle, souffle. Puis lève sa gorge vers les hauteurs sans ciel et hurle, hurle, expulse, vocifère ses noirceurs nouvelles tant qu’il peut. Tant qu’il peut encore. Tant qu’il n’est pas trop tard...

 

...

 

Une fois ce cri jeté dans le sillon de l’Histoire détournée, l’Être elle il Autre se relève pour ramasser la plume tombée là. Celle-ci a compris et acquiesce sans bouger. Les arbres squelettes ont compris et leurs branchent craquent. Gémissent. Chuintent, tremblent et espèrent. La solitude charognarde a compris et peste déjà sur son dîner manqué. Alors, l’Être, l’Autre, le Gnome, l’Ange, le Monstre, l’Elfe, Elle ou Il, lance la plume de toutes les forces de sa hargne. Là-haut, vers la Lune encore trop absente. Là-haut, vers l’Histoire boudeuse et égoïste.

 

Et la plume vole, vole, rit et vole encore au-dessus des frondaisons, au-dessus des nuages, au-dessus de tout. Elle vole et va se planter dans l’orgueil de l’Histoire retrouvée.

 

La plume s’est plantée là et la voici qui crache l’encre violette des jours perdus sur les instances trop fragiles de l’Histoire ; qui gerbe ses regrets sur les milliers d’idées qui l’habillent ; qui chie des ratures sur des pages et des pages de certitudes déjà écrites. La plume se vide. De tout, par tous les moyens. Se vide tant et tant qu’elle disparaît, enfin soulagée d’avoir choisi d’accepter et accepté de choisir. Enfin libre de ne plus être.

 

Sur le chemin l’air doux est revenu. Le ciel s’est rouvert sur la Lune et les arbres ont retrouvé leurs parures d’Arlequin. Il, Elle , l’Autre, l’Être est encore essoufflé. Plus de trace de plume ni de larmes autour de lui. Mais il sent dans sa poitrine le feulement lointain d’un fauve vexé. La créature est réveillée, à présent. Il faudra rester vigilant...

 

L’Histoire ne dit toujours rien. Elle baisse la tête, souillée et penaude. La voilà de retour, sans plume, avec ses seuls yeux pour suivre son récit. Le dessin de l’Histoire, lui, a des questions plein le coeur. En marchant il ramasse la boue du chemin des sous-bois et sculpte des plumes sans jamais être satisfait. Et à chacune il demande : “le Poète est-il un fou ou le Fou un poète ?”

 

L’Histoire pense tout bas que le Fou est fou et le Poète poète. Mais elle ne dit rien et sourit. Pourquoi ne faudrait-il pas plus que cela ?

 

Septembre 2016

 

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1, 2, 3, valser

 

 

1, 2, 3, pas comptés, mesurés. Ma main dans la tienne. Mes yeux sur ton épaule. J'écoute l'harmonie de nos valses qui s'apprivoisent. 1, 2, 3, tout commence.

 

1, 2, 3, les bruits s'éteignent. La vie se tamise, s'intimise, comme lorsque la nuit s'impose et se chuchote. L'air a changé. 1, 2, 3, l'air est chaud.

 

1, 2, 3, peu à peu. Les pieds jaugent le bois usé du parquet qui s'allonge. Les mains se rejoignent. Bonnes ou mauvaises élèves, elles tentent d'apprendre ensemble la même leçon de danse. 1, 2, 3, toi et moi.

 

1, 2, 3, notes bleues, rouges, blanches ou ocres. La mélodie susurre ses émois ; les offre à nos échines, à nos droitures faillibles. Elle s'insinue, espiègle, douce et bienveillante, entre les doigts de ses danseurs mêlés. 1, 2, 3, sage indécence.

 

1, 2, 3, patiemment. Langoureusement, les couleurs s'effacent et se mélangent. Les tiennes, les autres, les miennes et celles qui n'existent pas encore. Je suis là sans y être. Avec toi, avec vous. 1, 2, 3, je vous aime.

 

1, 2, 3, l'envol. Semelles lisses sur bois croquant. Semelles râpeuses sur bois glissant. L'élan d'une brise me caresse les cheveux. 1, 2, 3, tout s'échappe.

 

1, 2, 3, la voilà. La drôle de merveille. Elle s'anime, bat des cils et sourit : vue de haut, je suis deux. Vue de dessous, je suis quatre. Vue d'ensemble, je suis monde. 1, 2, 3, la voyez-vous ?

 

1, 2, 3, où êtes-vous ? Je vous regarde. Souvent sans vous voir je vous sais quand même. De là-bas je vous admire et bois vos rires avec envie. Je viens, je pars, vous êtes tout près puis bien trop loin. 1, 2, 3, vous êtes si beaux.

 

1, 2, 3, laissez-moi. Dans les bras de cette valse, ma tête contre la sienne. Lovée dans le lit brun et tendre de l'anonyme. Je ne me réveillerai que lorsque le rideau de ma pièce aura humblement baissé sa tête de velours. 1, 2, 3, oubliez-moi.

 

1, 2, 3, je m'éveille. L'aurais-je encore rêvée, cette valse chimère ? Ma paume a pourtant souvenir d'avoir connu la tienne. Et mon cœur vibre encore d'avoir tourné, tourné. 1, 2, 3, tout là-bas.

 

1, 2, 3, petits mots penauds. Jaloux, debout. Avides et gourmands, ils voudraient tant, eux aussi, savoir danser. A l'envers, à l'envie. Savoir conter aux hommes le bonheur de valser. 1, 2, 3, le bonheur de valser.

 

1, 2, 3, le bonheur. De valser. 1, 2, 3, valser.

 

Août 2016

 

 

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Debout

 

Sonne, sonne, sonne l'heure.

 

Ding, dingue, dong, frappe la cloche à mes oreilles. Une musique brûlante enfièvre mes sens et saisit mes entrailles. Elle jaillit de partout, de nulle part, de mon corps, de mes envies, du peuple qui s'agite et du monde qui geint. Elle bouillonne, s'étonne, s'impatiente, s'ébroue et s'envole.

 

Paf, piaf piaffe.

 

Une musique.

 

La musique.

 

« Ma » musique.

 

 

 

Un pied frappe le sol. Frappe. Tape. Martèle. Martèle-le, ce sol, pied ! Goûte à l'ivresse du pavé. Sens les effluves amères de la terre battue et foulée. Prends, pied, prends ta place sur l'esplanade. Marche, cours, reste ! Prends racine et pousse la poussière.

 

Regarde autour de toi. Vous êtes nombreux et le serez plus encore. Ne faiblis pas. Pas maintenant. Tu t'es levé si tard et tu as tant à faire... Regarde, le jour tombe et nous sommes debout. Toi. Et moi. Toi et moi. Et les autres. Tant d'autres.

 

Non non, ne faiblis pas. Fais le tour de la place, mange, bois, nourris-toi de ce qui t'entoure. Tu n'as pas le droit de tourner les talons. Pas maintenant que tu es là.

 

Ecoute, écoute la musique.

 

Ecoute, écoute la rumeur.

 

Ecoute, écoute la révolte.

 

Elle gronde, vibre et monte. Tu trembles... C'est elle qui t'attrape. Tu ne peux plus reculer. Tu ne dois pas reculer. Je suis avec toi. Tu es avec moi. Nous sommes ensemble.

 

Tu as froid ? Tape, tape le sol.

 

Tu entends ces clameurs ? Frappe à leur rythme. On dirait un cœur...

 

Ne recule pas. Ne faiblis pas. Reste. Reste debout. Reste debout, et résiste. L'heure a sonné.

 

L'heure sonne.

 

Sonne.

 

Sonne. Sonne...

 

Avril 2016 - Nuit Debout

 

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Conte de Cocagne

Un matin, l'Enfant dit : "Pourquoi suis-je né, Monde ?"

L'Arbre fut le premier à répondre : "Pour que tu puisses grimper dans mes branches."

L'Oiseau prit sa suite : "Pour que tu puisses apprendre à chanter."

Le Vent renchérit : "Pour que tu puisses avoir envie de partir avec moi."

La Pluie ajouta : "Pour que tu puisses sauter dans les flaques."

Le Soleil, lui, dit : "Pour que tu puisses regarder au loin."

La Lune précisa : "Pour que tu puisses compter les étoiles."

Le Ciel sourit : "Pour que tu puisses aimer le jour et rêver la nuit."

Et il en fut ainsi pour bien d'autres choses. L'Homme, lui, ne répondit rien.

"Pourquoi l'Homme ne dit-il rien, Monde ?" demanda l'enfant, curieux.

Alors le Monde parla, de sa voix grave et profonde :

"L'Homme ne dit rien car il a trop peur de te mentir. Et qu'il sait trop bien qu'il est capable d'effacer une à une toutes les merveilles de ton innocence."

"Mais alors, Monde, l'Homme doit être triste ?!"

"Oui, Enfant, tu as raison. L'Homme est triste."

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Nuit de Noces

 

Le jour se lève
sur tes lèvres vermeilles
mon Ami, tu
sommeilles si serein
Que
je n'ose y croire encore.

 

 

La nuit nous quitte.
Avec elle nos émois
mon Ami, et
sous la soie froissée
Nos
douces heures s'éternisent.

 

 

Le monde s'étire
et scintille sur ta peau
mon Ami. Sans
un bruit, sans un mot
Le
matin t'arrache à moi.

 

 

Le temps s'agace.
Il me veut près de lui.
Mon Ami, je
m'efface, m'évapore.
Vois :
je ne suis que nuage.

 

Septembre 2016

 

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Poème fou ou folie de poète ?

 

L’Histoire ne le dit pas.

 

L’Histoire ne dit pas si le Fou est poète ou si le Poète est fou. L’histoire ne dit rien mais pense tout bas que le Fou est juste fou et le Poète juste poète, et que l’un n’empêche pas l’autre. Pourquoi faudrait-il plus que cela ?

 

L’Histoire, il n’y a pas si longtemps, a pris sa plume ; sa plus belle plume de soi. L’encrier plein de l’eau violette des jours perdus a tendu sa gueule ouverte et l’Histoire a commencé. Droite et douce. Comme un chemin de sous-bois à qui on n’a jamais proposé de serpenter. Indécise et timide, aussi. Joufflue, adorable et angoissée. Tout ça.

 

Du bout de la plume, l’Histoire a gratté le sable brun pour y dessiner un quelque chose. Un Etre. Gnome ou elfe, monstre ou ange. Il ou elle. Peu importe, de toute façon beaucoup s’y tromperont et ne sauront lequel élire. Peu importe. L’Histoire l’a choisi et l’a esquissé. Il, Elle, cet Etre, cet Autre, marchera sur le chemin tracé, doux, et lèvera son visage vers les couleurs des saisons. C’est comme ça. Alors va...

 

L’Etre, l’Autre, Elle, Il, s’en est allé sans poser de questions tout haut. Il a pris avec lui les lettres à mettre sous ses semelles, les sons innombrables à grignoter en route et les beautés de la solitude pour lui tenir compagnie. Le dessin de l’Histoire a fait son petit bonhomme de chemin. Son chemin de petit bonhomme, tantôt doux et tout droit, tantôt empreint de nuits et de détours. S’arrêtant de loin en loin pour écouter, là-bas, les bruits joyeux d’une fête de village ou pour s’émouvoir du sourire d’argent de la Lune pour son amant des nues. Trop inconnu.

 

L’Histoire, elle, s’est lassée. De tout. De sa création sans avenir et sans but. De ses contemplations. De ses riens pastels beaucoup trop fades pour être terminés. Alors elle a attrapé sa plume, l’a observée avec mépris et l’a lancée au loin avant de se détourner sans remords ni regard.

 

Sur le chemin l’air s’est épaissi. D’un coup, comme ça, sans prévenir. Le poids d’une tristesse sans corps s’est abattu sur l’Autre, l’Être, Lui ou Elle, l’emprisonnant tout entier dans sa nasse étouffante. Arrêt. Il, Elle, l’Être, l’Autre, a le souffle court et les sens aux aguets. Il lève la main ; rien à toucher alors que tout semble palpable. Il lève la tête ; plus rien à voir, le ciel et la terre sont mêlés. Il se tourne alors vers sa solitude, mais elle a perdu sa jolie robe de compagne et il ne reste d’elle qu’un poids de plus. Une armure épaisse, brûlante et sifflante. Ses doigts à Lui, Elle, l’Autre, l’Être, se tendent vers l’amie. Mais la chose gronde et la main retombe, alors que des tentacules froids et nauséabonds s’emparent de sa gorge et de son assurance.

 

Sur le chemin une plume se pose, lentement. Elle est abîmée et délicate. L’Histoire est loin. Ne reste que l’Autre. Lui. L’Être. Elle. Sans même sa solitude. Il regarde la plume écouter son abandon. Sur le chemin noir, l’air est lourd et glacé en même temps. Les arbres ne sont plus que des corps sans chairs, figés, dénués d’âmes, et le ciel n’est plus qu’un vieux rêve que l’on espère revivre. La plume frémit.

 

L’Autre, L’Être, Elle, Lui, tombe à genoux. Sans violence. Juste comme ça, accablé et retenu par le poids de son monde. Une immonde chimère bâille dans sa poitrine et les tentacules resserrent leur étreinte. Sur sa peau trop pâle, débordant de ses yeux ni beaux ni laids, des larmes coulent. Curieuses d’abord de découvrir ce monde, puis conquérantes, altières et insolentes. Dans leur course elles mordent et creusent durement le visage de l’Être, l’Autre. Il ou Elle, qui ramène ses paumes sur ses yeux pour tenter d’effacer la terrible douleur désormais trop bien installée dans son corps et ses pensées. Il voudrait la vomir, cette douleur nouvelle, mais rien ne vient. Elle est trop bien là où elle est. Et Il, Elle, l’Être, l’Autre, sent qu’elle pourrait rester là à jamais. Dormant comme une hydre, à demi, de ses dix yeux vitreux et défiants.

 

La plume frémit. Encore. Un peu plus. Insignifiant, un soupir de barbules vient consoler l’Autre, Elle ou Lui, l’Être. Et malgré l’armée de larmes qui poursuit ses ravages, un regard délavé se pose sur la plume. Alors... Alors naît la rage. Celle qui s’empare des corps en un seul élan, comme un orage vole les tuiles d’un toit d’un seul passage de manche. Elle, Il, l’Être, l’Autre, fulmine et envoie valdinguer aux diables ses soudards bleus d’un revers de main. Il se débat, secoue la tête en tous sens, frappe le sol de ses poings, laboure l’air et souffle, souffle. Puis lève sa gorge vers les hauteurs sans ciel et hurle, hurle, expulse, vocifère ses noirceurs nouvelles tant qu’il peut. Tant qu’il peut encore. Tant qu’il n’est pas trop tard...

 

...

 

Une fois ce cri jeté dans le sillon de l’Histoire détournée, l’Être elle il Autre se relève pour ramasser la plume tombée là. Celle-ci a compris et acquiesce sans bouger. Les arbres squelettes ont compris et leurs branchent craquent. Gémissent. Chuintent, tremblent et espèrent. La solitude charognarde a compris et peste déjà sur son dîner manqué. Alors, l’Être, l’Autre, le Gnome, l’Ange, le Monstre, l’Elfe, Elle ou Il, lance la plume de toutes les forces de sa hargne. Là-haut, vers la Lune encore trop absente. Là-haut, vers l’Histoire boudeuse et égoïste.

 

Et la plume vole, vole, rit et vole encore au-dessus des frondaisons, au-dessus des nuages, au-dessus de tout. Elle vole et va se planter dans l’orgueil de l’Histoire retrouvée.

 

La plume s’est plantée là et la voici qui crache l’encre violette des jours perdus sur les instances trop fragiles de l’Histoire ; qui gerbe ses regrets sur les milliers d’idées qui l’habillent ; qui chie des ratures sur des pages et des pages de certitudes déjà écrites. La plume se vide. De tout, par tous les moyens. Se vide tant et tant qu’elle disparaît, enfin soulagée d’avoir choisi d’accepter et accepté de choisir. Enfin libre de ne plus être.

 

Sur le chemin l’air doux est revenu. Le ciel s’est rouvert sur la Lune et les arbres ont retrouvé leurs parures d’Arlequin. Il, Elle , l’Autre, l’Être est encore essoufflé. Plus de trace de plume ni de larmes autour de lui. Mais il sent dans sa poitrine le feulement lointain d’un fauve vexé. La créature est réveillée, à présent. Il faudra rester vigilant...

 

L’Histoire ne dit toujours rien. Elle baisse la tête, souillée et penaude. La voilà de retour, sans plume, avec ses seuls yeux pour suivre son récit. Le dessin de l’Histoire, lui, a des questions plein le coeur. En marchant il ramasse la boue du chemin des sous-bois et sculpte des plumes sans jamais être satisfait. Et à chacune il demande : “le Poète est-il un fou ou le Fou un poète ?”

 

L’Histoire pense tout bas que le Fou est fou et le Poète poète. Mais elle ne dit rien et sourit. Pourquoi ne faudrait-il pas plus que cela ?

 

Septembre 2016

 

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1, 2, 3, valser

 

 

1, 2, 3, pas comptés, mesurés. Ma main dans la tienne. Mes yeux sur ton épaule. J'écoute l'harmonie de nos valses qui s'apprivoisent. 1, 2, 3, tout commence.

 

1, 2, 3, les bruits s'éteignent. La vie se tamise, s'intimise, comme lorsque la nuit s'impose et se chuchote. L'air a changé. 1, 2, 3, l'air est chaud.

 

1, 2, 3, peu à peu. Les pieds jaugent le bois usé du parquet qui s'allonge. Les mains se rejoignent. Bonnes ou mauvaises élèves, elles tentent d'apprendre ensemble la même leçon de danse. 1, 2, 3, toi et moi.

 

1, 2, 3, notes bleues, rouges, blanches ou ocres. La mélodie susurre ses émois ; les offre à nos échines, à nos droitures faillibles. Elle s'insinue, espiègle, douce et bienveillante, entre les doigts de ses danseurs mêlés. 1, 2, 3, sage indécence.

 

1, 2, 3, patiemment. Langoureusement, les couleurs s'effacent et se mélangent. Les tiennes, les autres, les miennes et celles qui n'existent pas encore. Je suis là sans y être. Avec toi, avec vous. 1, 2, 3, je vous aime.

 

1, 2, 3, l'envol. Semelles lisses sur bois croquant. Semelles râpeuses sur bois glissant. L'élan d'une brise me caresse les cheveux. 1, 2, 3, tout s'échappe.

 

1, 2, 3, la voilà. La drôle de merveille. Elle s'anime, bat des cils et sourit : vue de haut, je suis deux. Vue de dessous, je suis quatre. Vue d'ensemble, je suis monde. 1, 2, 3, la voyez-vous ?

 

1, 2, 3, où êtes-vous ? Je vous regarde. Souvent sans vous voir je vous sais quand même. De là-bas je vous admire et bois vos rires avec envie. Je viens, je pars, vous êtes tout près puis bien trop loin. 1, 2, 3, vous êtes si beaux.

 

1, 2, 3, laissez-moi. Dans les bras de cette valse, ma tête contre la sienne. Lovée dans le lit brun et tendre de l'anonyme. Je ne me réveillerai que lorsque le rideau de ma pièce aura humblement baissé sa tête de velours. 1, 2, 3, oubliez-moi.

 

1, 2, 3, je m'éveille. L'aurais-je encore rêvée, cette valse chimère ? Ma paume a pourtant souvenir d'avoir connu la tienne. Et mon cœur vibre encore d'avoir tourné, tourné. 1, 2, 3, tout là-bas.

 

1, 2, 3, petits mots penauds. Jaloux, debout. Avides et gourmands, ils voudraient tant, eux aussi, savoir danser. A l'envers, à l'envie. Savoir conter aux hommes le bonheur de valser. 1, 2, 3, le bonheur de valser.

 

1, 2, 3, le bonheur. De valser. 1, 2, 3, valser.

 

Août 2016

 

 

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Debout

 

Sonne, sonne, sonne l'heure.

 

Ding, dingue, dong, frappe la cloche à mes oreilles. Une musique brûlante enfièvre mes sens et saisit mes entrailles. Elle jaillit de partout, de nulle part, de mon corps, de mes envies, du peuple qui s'agite et du monde qui geint. Elle bouillonne, s'étonne, s'impatiente, s'ébroue et s'envole.

 

Paf, piaf piaffe.

 

Une musique.

 

La musique.

 

« Ma » musique.

 

 

 

Un pied frappe le sol. Frappe. Tape. Martèle. Martèle-le, ce sol, pied ! Goûte à l'ivresse du pavé. Sens les effluves amères de la terre battue et foulée. Prends, pied, prends ta place sur l'esplanade. Marche, cours, reste ! Prends racine et pousse la poussière.

 

Regarde autour de toi. Vous êtes nombreux et le serez plus encore. Ne faiblis pas. Pas maintenant. Tu t'es levé si tard et tu as tant à faire... Regarde, le jour tombe et nous sommes debout. Toi. Et moi. Toi et moi. Et les autres. Tant d'autres.

 

Non non, ne faiblis pas. Fais le tour de la place, mange, bois, nourris-toi de ce qui t'entoure. Tu n'as pas le droit de tourner les talons. Pas maintenant que tu es là.

 

Ecoute, écoute la musique.

 

Ecoute, écoute la rumeur.

 

Ecoute, écoute la révolte.

 

Elle gronde, vibre et monte. Tu trembles... C'est elle qui t'attrape. Tu ne peux plus reculer. Tu ne dois pas reculer. Je suis avec toi. Tu es avec moi. Nous sommes ensemble.

 

Tu as froid ? Tape, tape le sol.

 

Tu entends ces clameurs ? Frappe à leur rythme. On dirait un cœur...

 

Ne recule pas. Ne faiblis pas. Reste. Reste debout. Reste debout, et résiste. L'heure a sonné.

 

L'heure sonne.

 

Sonne.

 

Sonne. Sonne...

 

Avril 2016 - Nuit Debout

 

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Broussaille

 

Dimanche, oui. Mais aussi lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi.

 

C’est tous les jours qu’”Elle” vient s’asseoir ici ou là, sur le sol carrelé, froid, de la gare. Elle vient là, choisit son endroit. S’installe en tailleur, observe le monde, se lève, choisit un autre coin. S’installe en tailleur. Observe le va-et-vient du monde et le temps qui se traîne.

 

“Elle”, c’est une petite femme brune à la bouche tellement édentée que son menton la moque. Ses cheveux courts semblent avoir toujours vécu emmêlés... Devant ses genoux repliés, une boîte à chaussures remarquablement propre. Bleue. Des papiers griffonnés, sales et froissés trônent en tas par-dessus. Elle les tripote et les consulte de temps à autre. Il y a un dé à jouer aussi, qui n’a pas l’air de chatouiller le hasard très souvent... Et puis, à côté de la boîte à chaussures impeccable : deux canettes de mauvaise bière qui tiédissent tranquillement sans broncher.

 

La petite femme broussaille a une vieille clope collée aux lèvres. Le menton moqueur s’amuse à la faire sautiller au gré de ses mouvements. La clope se laisse faire. Elle est éteinte depuis un moment de toute façon. Eteinte, plate et brunie. De temps à autre, la petite femme la prend entre ses doigts gonflés et la regarde avec une sorte d’étonnement incrédule. Puis elle la replante entre ses lèvres craquelées et reprend son observation des voyageurs et du temps qui déroule sa pelote.

 

Parfois, machinalement, la main de la petite femme va jusqu’à l’une des canettes et l’attrape. Ah, cette fois, l’élue semble vide... “Elle” lâche alors son activité et tourne son regard vers les canettes. La main lâche l’une et prend l’autre. Les yeux de la femme retournent à la gare alors que ses mains s’occupent de la nouvelle canette. Cliquetis de l’opercule. Les mains vont chercher le clopon pour l’éloigner un instant des lèvres qui s’écartent pour laisser passer le breuvage tiédi. Tiédi mais tellement réconfortant... “Elle” ferme une seconde les yeux pour ressentir pleinement le trajet du liquide de sa bouche à son gosier... Puis la vieille clope brunie reprend sa place, la canette retourne au sol et la vie reprend son rythme devant les yeux de la petite femme broussaille.

 

“Elle” n’a pas de prénom. En tout cas, personne ne le connaît. Peu de gens ont cherché à le connaître, de toute façon. Et les rares fois où c’est arrivé, “Elle” a ri et n’a pas répondu. Jamais. Alors le monde a fini par la laisser là, dans l’anonymat de la gare. Assise là, sur le sol carrelé, froid.

 

Broussaille a envie de fumer. Elle a sa vieille cigarette à la bouche et le goût de tabac froid commence à être désagréable. Alors elle se lève. Elle ramasse soigneusement toutes ses affaires. Les papiers et le dé dans la boîte à chaussures bleue ; la boîte dans un sac plastique à l’effigie d’une marque de biscuits ; les canettes dans la poche de son manteau bien trop ample ; la clope bien accrochée à ses lèvres. Broussaille se dirige vers les blocs de fauteuils. Elle n’a pas de prénom, et pas de mots... Elle demande par gestes si quelqu’un pourrait lui filer du feu. Evidemment, personne n’en a. Personne n’en a jamais.

 

“Qu’est-ce tu veux ? Bouge de là ! J’ai pas d’feu, j’te dis, bouge !”

 

Celui-là est méchant. Broussaille baisse les yeux et reprend son chemin. Ca, par contre, des refus et des mots durs, ils sont nombreux à en avoir pour elle. Si seulement ça pouvait allumer sa clope... Broussaille est habituée. Elle hausse les épaules et marche au hasard, slalomant entre les valises, les jambes étendues, les machines à sucreries et les fauteuils vides. Et puis, d’un coup, un rire secoue ses épaules. Un rire saccadé, rythmé. Rauque et pétillant. Le chuintement de ses petits pas sur le sol carrelé lui répond en écho. Dans les yeux de Broussaille, une étincelle s’est allumée. De la malice. Elle a soudain un air d’enfant sauvage. Un air d’enfant perdu dans un monde trop grand et trop froid pour lui. Un air d’enfant éternel qui saura toujours s’amuser d’un rien.

 

Les voyageurs, les valises, les fauteuils,... La gare tout entière lève les yeux vers cet enfant ridé au menton en galoche qui rit sans retenue. Mais l’enfant est trop vieux et trop sale pour accrocher le regard et la complicité. La gare se désintéresse bien vite de sa petite chercheuse d’allumette.

 

Broussaille n’a pas trouvé de feu. Et sa clope fait vraiment la gueule. Tant pis. Elle retourne s’asseoir sur le carrelage froid de la gare, en tailleur. Quelques éclats de rire s’échappent encore de sa bouche édentée. Ses yeux pétillants observent et détaillent les voyageurs sérieux. Puis, le rire, la malice et leur musique s’éteignent.

 

Broussaille retire la vieille clope qui n’en finit pas d’être froide et brune de sa bouche. Elle la regarde d’un air résigné. Avant de la remettre en place...

 

Janvier 2016

 

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Toi

 

Toi qui as voté « FN » aux élections, et te dis que « finalement pourquoi pas », sais-tu vraiment pour quoi tu votes ?

 

 

 

Car non, tu ne votes pas juste « FN ». Tu votes aussi pour le sur-armement maritime (par exemple) de la France. Pour la construction de nouveaux sous-marins et d'un nouveau porte-avions. Non mais c'est vrai on ne sait jamais : le danger ne vient que des autres, et il peut très bien venir par la mer ! Il n'y a qu'à voir tous ces asiatiques qui développent leur propre armada...

 

 

 

Non, tu ne votes pas juste « FN ». Tu acceptes aussi la mise en place d'un « ministère des Souverainetés » (ouais, avec une majuscule, même). Ca te dit rien ? Je te laisse aller regarder, c'est intéressant. Ca parle de contrôle des frontières, de désengagement de l'Europe, de retour à la monnaie française et d'autres trucs funky du genre.

 

 

 

Non, tu ne votes pas juste « FN ». Tu choisis aussi de repousser les étrangers et de leur signifier qu'ils ne sont pas les bienvenus. En supprimant le droit au regroupement familial, le droit du sol (« être français est un honneur », dit le programme -que tu as lu attentivement, évidemment- du parti que tu soutiens), en réduisant très fort le nombre de demandeurs d'asile, en refusant les clandestins sur notre « sol » et pire, en leur interdisant de prendre la parole. Sans parler de leur supprimer tout accès aux soins s'ils ne sont pas « Français ». J'en passe, et des meilleures, tu sais.

 

 

 

Non, tu ne votes pas juste « FN ». Tu décides de préférer la répression et la rétention à toute forme de médiation. En distribuant des peines de plus en plus sévères même pour des délits mineurs. En rétablissant la peine de mort (ça fait de la place dans les prisons et puis le Moyen-Âge c'était une chouette époque...). En donnant un joker « légitime défense » aux membres des forces de l'ordre près avoir « amélioré leurs moyens matériels » (ouais, ça sent la grosse teuf, ça!).

 

(D'ailleurs, c'est pas dans le secteur « Sécurité », mais tu sais, Toi, ton permis de conduire ne sera plus à points et c'est uniquement au code pénal que tu te réfèreras quand tu auras été chopé à 51 km/h au lieu de 50. Ca te fait pas rêver ça ?)

 

 

 

Non, tu ne votes pas juste « FN ». Tu mets aussi un pied dans l'univers fantastique de la culture franco-française. Car avec ton choix, les subventions atterriront dans les poches des structures « qui touchent un public important », les programmes en langue française seront favorisés et les productions qui traitent de l'histoire de France seront hyper-soutenus. Tu as un groupe de chanson, genre reprises pop anglaise ? Ben va falloir te recycler en reprises de Starmania ou Clément Janequin.

 

 

 

Ah non, tu ne votes pas juste « FN ». Tu choisis pour tes enfants de faire un pas en arrière dans l'éducation communicante et la prise d'indépendance. Je te laisse lire ça, je trouve que ça parle de soi-même : « L'école n'est pas un « lieu de vie » où l'enfant construirait son savoir par lui-même. […] Au centre de l'école doit se trouver la transmission des connaissances, acquises difficilement par l'humanité au cours des siècles. Le maître sait, et n'a pas à être tutoyé par l'élève, qui lui doit respect et obéissance pour apprendre grâce à son effort évalué par la notation. Si félicitations et encouragements sont nécessaires, les sanctions sont tout aussi inévitables. »

 

Bandant, non ?

 

 

 

Tu ne votes pas juste « FN ». Tu votes aussi pour une politique étrangère sans l'étranger dedans. La France au centre, toujours, encore. Des échanges avec le Maghreb ? Oui, pourquoi pas, à condition qu’ils gèrent leurs flux migratoires. L'OTAN ? Fini ! Mais par contre, bonjour l'alliance avec la Russie, voire l'Allemagne. Et puis la Suisse. Mais le reste, que tchi ! (et d'ailleurs, surtout pas la Turquie...) Partout ailleurs, c'est place au français. Le français, le français, le français ! C'est hyper open, ça...

 

 

 

Bon, Toi, tu liras le reste de ce programme merveilleux. Tout seul, comme un grand. Moi je me suis tout tartiné mais je n'ai pas eu la foi de relever tout ce qui me chagrine.

 

Des fois j’ai été prête à te comprendre, tu sais. Il y a des points rassurants dans ce programme. Des propositions qui donnent envie d'être soutenues.

 

 

 

Mais bordel, quand même... J'espère que si un jour tu te pointes dans un resto qui te sers de la merde de dindon au sucre roux en dessert tu auras eu la bonne idée de lire le menu jusqu'au bout avant de te lancer dans l'aventure. Histoire d'éviter une mauvaise surprise et un très mauvais moment.

 

Décembre 2015 - élections régionales - France

 

 

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J'ai laissé mes doigts écrire et fabuler...

 

... Alors que le Grand Bal a baissé le rideau.

 

 

J'ai laissé ma voix sur un bout de parquet, alors que la brume s'accrochait aux collines.

 

J'ai laissé mes musiques retourner à leurs boîtes, alors que les lumières s'éteignaient une à une.

 

J'ai laissé mes jambes danser dans mes rêves, alors que mon corps épuisé se lovait dans les limbes.

 

J'ai laissé mon sourire s'accrocher à la brise, alors que le soleil se mariait à la bruine.

 

J'ai laissé mon amour suspendu à ton bras, alors que nous marchions tranquilles dans la nuit.

 

J'ai laissé mes humeurs patauger dans les flaques, alors que le froid et l'humide s'insinuaient dans mes bottes.

 

J'ai laissé mes astuces dans les rires de mes pairs, alors que la chaleur emportait nos esprits.

 

J'ai laissé ma colère gonfler dans ma poitrine, alors que le fiel triste coulait des Incivils.

 

J'ai laissé mes gourmandises danser la farandole, alors que je ramassais des mûres sur le chemin.

 

J'ai laissé mes pensées vagabonder à l'ouest, alors que la lassitude gagnait sur mes envies.

 

J'ai laissé mes larmes couler à l'aventure, alors que la chanson de mai sonnait son doux refrain.

 

J'ai laissé mes yeux voguer sur l'eau du gours, alors que mon quotidien reprenait sa route.

 

 

J'ai laissé mes amis retrouver leurs domaines, alors que ma vie jette l'ancre sur une mer bleue, douce de leurs présences.

 

Août 2015

 

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A Sandra

 

Parce que tu as toujours aimé mes textes, et moi tes photos.

 

Sois en paix, pour ton ultime voyage.

 

 

 

 

"Deux lutins, assis au bord du lac, regardent la lune qui se mire et se coiffe dans le miroir de l'onde. Elle leur fait un signe joyeux, de loin, avant de se lover dans son lit de nuages. Deux lutins, assis au bord du lac, bercent la lune qui s'endort.

 

 

 

Deux diablotins, derrière une fenêtre, grimacent et s'esclaffent des pirouettes d'un ange. Il vire et cabriole, avant de s'arrêter sur une branche où, la tête posée dans sa main diaphane, il leur envoie du bout des yeux des tendresses à faire fondre les carreaux. Deux diablotins, derrière une fenêtre, sourient et se gavent des baisers doux d'un ange.

 

 

 

Deux chérubins, patients sur leur banquette, observent innocemment le geste de la peintre qui aligne et mélange les couleurs du monde. Elle a le geste sûr et la confiance fragile. Son regard vif d'artiste anoblit les merveilles et ses lèvres frémissent au souffle des vivants. Deux chérubins, patients sur leur banquette, ne se doutent même pas que la peintre les adoube.

 

 

 

Deux amours, aux petites mains d'enfants, trifouillent les cheveux de leur maman si chère. Ils gazouillent ou caquettent, quémandent ou bien cajolent, et elle, évidemment, sera toujours celle qui saura déchiffrer et connaître leurs maux.

 

Deux amours, aux petites mains d'enfants, caressent leur maman et respirent son parfum.

 

Deux amours, aux petites mains d'enfants, chatouillent leur maman et boivent ses éclats de rire.

 

Deux amours, aux petites mains d'enfants, cherchent les bras de leur maman et pleurent son absence.

 

 

 

Deux amours, aux petites mains d'enfants, sourient à leur maman et lui disent au revoir."

Juillet 2015

 

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Comme un vol de grues

 

Comme un vol de grues

 

Sur les teintes pourpres d'un soleil couchant,

 

Le souvenir de ta peau me laisse émerveillée.

 

 

 

Comme un vol de grues

 

Qui, de leurs ailes patientes, suivent leur chemin de vent,

 

J'engage mes pensées sur un horizon tendre.

 

 

 

Comme un vol de grues

 

Annonce le printemps et l'éveil des bourgeons,

 

Une chaleur diffuse s'insinue dans mes chairs. Et mes sens s'étirent.

 

 

 

Comme un vol de grues

 

Accroche le nuage et file son coton du bout de ses doigts de plumes,

 

Je laisse une voix de sirène m'habiller de velours et m'emporter au loin.

 

Mars 2015

 

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Brève de trottoir

 

« Hey, la terre est ronde, on pisse pas dans les coins ! »

 

Marina philosophe.

 

Il est 10h30.

 

Marina philosophe, une bière à la main.
Marina philosophe, son crâne rasé, nu, offert à la chaleur timide du soleil désormais hivernal. Elle stationne sur le trottoir gras, devant le local de l'organisme d'accueil des sdf.

 

Marina tient sa bière de la main gauche. Elle la tient bien. Faut dire qu'il vaut mieux. Marina a un peu de mal à rester debout quand elle lève le bras pour amener la boîte de métal jusqu'à sa bouche aux lèvres gercées. Elle titube. Alors il vaut mieux qu'elle tienne bien sa bière, Marina, pour éviter qu'elle ne tombe.

 

Il est 10h30.

 

Marina est saoule et philosophe. Elle stationne devant le local, avec ses copains clodos. Elle ira chercher un café, tout à l'heure, quand elle aura fini cette bière.

 

Marina n'a pas d'âge. Elle n'en a peut-être jamais eu. Des fois, quand elle a vraiment beaucoup bu, elle ne s'en souvient même pas. Et puis elle s'en fout un peu, Marina. Pour ce que ça change... Elle préfère compter le nombre de bières qu'elle a dans son vieux sac kaki, au cul troué, taché par sa vie de rue. Elle l'aime bien ce sac, Marina. C'est son coffre au trésor. Il y a presque toute sa vie dedans.

 

Et surtout, il y a ses bières.

 

Marina chancèle pour une nouvelle gorgée de blonde. Elle aime la sensation de la chaleur facile qui emplit sa gorge. Avant d'emplir sa tête. Et son corps entier. Des fois, le matin, Marina se dit « putain, faut que j'arrête un de ces jours, quand même... ». Mais la résolution s'envole très vite, emportée par le vent de la ville qui parcourt les avenues et nargue les pauvres hères, habitants fantômes des trottoirs. La résolution s'envole et la volonté s'évanouit sitôt croisée la route des copains qui partagent déjà leur binouze à l'angle du centre commercial voisin.

 

 

 

Marina est saoule, à 10h30 du matin, et elle philosophe. A côté d'elle, assis par terre au soleil, Pat' se tait. Il a les yeux fermés, sourcils froncés. Ses mains reposent sur ses genoux. A chaque doigt, Pat' arbore une bague argentée, en forme de visage lugubre. Têtes de mort, gorgones, crânes grimaçants... Ses mains sont des photos de classe aux mauvais élèves alignés.

 

Pat' et Marina ne sont pas amis. Pas spécialement. Mais ils se connaissent. Par cœur, presque. A force de s'être rappelé tout haut leurs passés. A force de s'être craché à la gueule leurs colères et leurs fiels alcoolisés. A force de s'être raconté les mêmes blagues et d'avoir éclaté des mêmes rires jaunes et gras. Devant le supermarché. Dans le petit square de la gare. Ou là, devant le local où chaque matin ils attendent leurs cafés et leurs petits instants de soleil en communauté.

 

Pat' écoute la rue. Il écoute le ronron agressif des voitures. Les discussions décousues de ses camarades. Les bruits de vaisselle qui sortent du local. Et puis il sent les odeurs du quartier. L'haleine de bière de Marina. Les effluves des poubelles proches. Les relents de pisse de chiens et d'hommes. Les gaz des pots d'échappement. Et par-dessus ces horreurs familières, l'odeur rassurante et délicieuse du café chaud. Du petit-déjeuner.

 

Pat' se concentre sur ces odeurs. Il se rappelle une cuisine à tomettes, avec une belle table ronde recouverte d'une nappe cirée couleur ivoire. Une fenêtre à rideaux crochetés, une série d'ustensiles dépareillés, des chaises qui craquent quand on pose son cul dessus. Des pots de confiture sur la nappe...

 

Pat' rouvre les yeux. Il a envie d'une bière. Et de pisser, aussi. Il lève les yeux vers Marina. Elle ne voit pas son mouvement. Elle rit, bouche édentée ouverte sur la rue. Et elle cause. Seule.

 

 

 

« Hey, la terre est ronde,on pisse pas dans les coins... »

 

Marina philosophe.

 

Pat' se lève.

 

Ouvre sa braguette.

 

Et pisse là, sur le mur de l'immeuble qui regarde la rue d'un air triste.

Janvier 2015

 

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Rideau

 

"Chut...

 

Pas un bruit.

 

La salle attend, souffle suspendu, l'ouverture du rideau.

 

Discrètement je suis l'allée pour rejoindre ma place, oreilles aux aguets et anxieuses de ne pas tout entendre ; les yeux saluant partout les formes déjà présentes.

Les derniers murmures chuintent, vent léger d'automne dans les cheveux de feuilles d'une petite forêt. Avant le noir, j'observe l'assemblée. Les couleurs se chamaillent et se disputent. Les gredines cherchent toutes la faveur de mon regard. Je ne sais que choisir. Le rouge, l'ocre, le doré, le jaune safran ? Le brun foncé, le noir, le marron chataigne ? Le vert sapin ou de jade ?

Je tourne la tête et mes pensées plongent en un instant dans le bleu d'océan de tes yeux douceur. J'ai choisi ma couleur...

 

 

 

Je me retourne vers le rideau d'ombres. Je distingue la lumière, franche, éblouissante, qui filtre par endroits. Elle m'attire, m'intrigue et m'impressionne en même temps. Je prends ta main. Ou alors c'est toi qui prends la mienne ?

 

 

 

Chut.

 

Le rideau s'ouvre lentement.

 

La lumière est vive et emplit l'espace, généreuse. Puissante. Je ne vois rien, d'abord. Et puis le décor se détache.

 

 

 

Dans ma poitrine, un cri de joie silencieux déploie ses ailes. Je découvre et dévore le paysage paisible déposé là. Un prince vêtu de gris et d'or paresse et s'alanguit. Il est entouré de ses dames, vêtues de robes émeraude, si belles sous la lumière que j'en détourne le regard. Je ferme mes paupières. Derrière ces volets fins, le paysage reprend ses marques.

Je rouvre les yeux.

 

 

 

Chut.

 

Le prince gris est devenu étang. Paresseux, il arrondit le ventre et laisse les rayons du soleil sautiller sur sa peau. Des insectes minaudent et se mirent dans ses yeux. D'autres, espiègles, jouent à chatouiller les moustaches des poissons qui se devinent sans peine sous la surface huileuse. Bulles, ronds dans l'eau, sillons et gerbes de gouttes offrent à mon regard un ballet gracieux. Les dames aux beaux atours sont des feuilles au vert tendre, rejointes par des milliers d'autres, dorées et pourpres. Elles font la révérence sous la caresse de la brise et saluent de la tête le soleil descendant. Lui,en retour, leur sourit et cajole leurs nuques frêles de son souffle encore chaud.

 

 

 

Il me semble être assise sur un coussin de feuilles mortes. A mes côtés, tu es là, le regard tourné vers cette scène magnifique. Et tu sembles y trouver la même saveur que moi... L'océan de tes yeux mêle son eau à celle du Père étang qui ronronne tranquille sous le soleil d'octobre. Je souris de te voir partager ce moment puis retourne mon regard vers le théâtre vert. De gros nuages blancs s'amusent à prendre des formes d'éléphants à lunettes ou de soucoupes volantes pour faire rire les grenouilles qui s'en donnent à cœur joie.

 

Le soleil me chauffe la joue.

 

Ah non, tiens... C'est la paume de ta main...

 

 

 

Chut.

 

Je ferme les yeux à ce contact. L'oiseau de joie, dans ma poitrine, fait une double pirouette. J'embrasse à l'aveugle la paume de ta main, y blottis mon front, ma joue. Mon cou.

 

 

 

Un bruit inattendu accroche mes oreilles. Des pas. Ici ? Maintenant ? Une voix vieille, éraillée et surprise m'interpelle.

 

 

Nous ne sommes plus que deux spectateurs perdus dans nos images.

 

 

 

Chut.

 

Le rideau s'est refermé.

 

La salle va s'éteindre.

 



 

Je me lève et reprend l'allée pour rejoindre le monde. L'autre, celui que j'ai laissé à la porte de l'opéra de verdure. Un dernier regard à l'étang et ses merveilles. Un nouveau regard vers toi. Le bleu d'océan de tes yeux fait pépier tendrement l'oiseau qui s'endort dans ma poitrine.

 

 

 

Je prends ta main.

 

Ou alors c'est toi qui prends la mienne ?"

 

Octobre 2014

 

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La comteuse

 

 

Le balancier de la pendule tique et taque sobrement. De son œil vitreux vitré, la grande Comtoise observe sans ciller la vieille assise là, tout près, qui égraine de ses doigts noueux le chapelet de ses jours. Celle-ci, d'une voix chuchotante, chevrotante, chantante, ressasse d'étranges prières, aux accents trop païens pour être malhonnêtes.

 

La Comtoise écoute tendrement le balancier qui, dans son ventre, accompagne la litanie de sa dame. Il est amoureux de cette forme tordue dans son fauteuil, le pauvre. Il soupire pour cette ancêtre aux marottes étranges.

 

La Comtoise écoute. Compte avec la vieille les jours qui passent. Elle compte et conte les temps passés qu'elle a tenu dans ses bras quand ils étaient encore si verts.

 

La vieille tend l'oreille. Elle s'éprend du tic et du tac du balancier de cuivre ; dodeline de la tête pour en suivre la danse. Les récits de la Comteuse l'émeuvent et étreignent son vieux cœur encore rose.

 

 

 

Dehors, une feuille tombe, gracieuse,en silence. Le vent la bouscule au passage. Puis la feuille se pose doucement sur le chemin de graviers. L'automne a le nez rouge et la brume aux lèvres.

 

 

 

Le balancier de la pendule tique et taque sobrement. De son œil vitreux vitré, la grande Comtoise observe sans ciller la vieille affalée là, tout près, qui garde entre ses doigts noueux le chapelet usé de ses jours.

 

De sa voix rauque, la Comteuse compte et conte tendrement des histoires à tous les temps.

 

 

Octobre 2014

 

 

 

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Orage

 

Une pluie épaisse, grasse et cinglante tambourine sur le toit de tôle de mon destrier à roulettes.

 

Les arbres font le gros dos sous la verve du vent.

 

Des éclairs de feu pâle, en branches éphémères, lézardent le ciel noir et lourd qui semble infini.

 

 

Les phares des voitures sont comme les regards apeurés de jeunes chats dans leur corbeille, à l'approche d'un danger qu'ils ne comprennent pas. Des gyrophares de couleur passent et repassent sans réussir à égayer le paysage plombé. Les roues des mastodontes fabriquent des gerbes d'eau qui s'écrasent sans douceur sur les capots voisins.

 

 

Sur l'océan, le pêcheur, concentré, maintient tant bien que mal son navire à l'endroit. Les vagues sont grosses et belliqueuses. Elles jouent à s'envoyer la coque blanche et bleue, qui du dos de la main, qui du creux. Le bateau gémit, sûr de disparaître mais gardant son courage. Le pêcheur gémit aussi,sous l'effort et la fatigue.

 

 

 

Le ciel crache et hurle. Les nuages gris d'acier, noir de jais, bleu d'abysses, se contorsionnent et roulent des yeux fous sous leurs sourcils sombres et froncés. La montagne, patiente et terrassée, attend que le grain passe et que la voûte en colère retrouve enfin son calme.

 

 

Car l'Orage fatigue toujours, même lorsque, très gourmand, il avale les paysages un à un, sans compter. L'Orage finit toujours par vider son grand sac de feu, flammes, larmes et vociférations. Comme la fin d'un caprice, la fin d'un orage a des airs de sourire sur un visage d'enfant.

 

Alors, la nature reste un instant immobile, aux aguets. Surveillant le retour d'une colère.

 

Et petit à petit, elle redresse la tête, détend ses épaules, se remet à respirer normalement. Et reprend ses parlottes, ses chants, ses couleurs et sa tendresse.

 

 

Une nuit silencieuse s'est installée sur le monde. Les nuages sont bien loin, et leur maître l'Orage aussi. Les étoiles, grelottantes, apparaissent dans le ciel dégagé. La lune s'est drapée d'un voile de tulle blanche qu'elle serre sur ses épaules pour se protéger de la fraîcheur du soir.

 

Les chatons se sont endormis, contre le flanc de leur mère.

 

Les arbres laissent sécher leurs feuilles au gré de la brise.

 

Le navire reprend son souffle, flatté de la main par le pêcheur rasséréné.

 

Les animaux de tôles, usés par leurs voyages, sont rangés bien au chaud derrière leurs portes de garages.

 

 

 

L'Orage s'en est allé, avec dans son sillage, ses sbires rouspéteurs qui dansent la farandole...

Septembre 2014

 

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St Gervais-les-Nuages

 

Les nuages noirs marchent, courent, avancent sur le monde. Ils ont tantôt le visage d'un monstre avide, tantôt celui d'un héros magnifique. Ils passent tranquilles en jouant de leurs formes, roulant des mécaniques comme de beaux mâles trop fiers vêtus de gros blousons pour attirer le regard.

 

 

 

Les nuages noirs pleurent, crient, hurlent et chantent sur les prés verts, les traces et les cahutes. Ils trempent les villages, et délavent les couleurs de l'été. Ils jouent, devant nos regards émerveillés, à coudre des rideaux de pluie que nous pourrions sans doute tirer de la main si nous étions plus près.

 

 

 

Les nuages noirs grondent, feulent et ronronnent dans le ciel patient. Ils étreignent les cœurs, angoissent les enfants passés et ravissent les yeux gourmands des poètes inavoués. Ils rappellent à nos oreilles de leurs voix millénaires, rauques et profondes, notre immense insignifiance et nos besoins de grandeurs.

 

 

 

Les nuages noirs nimbent, protègent et cachent la lune. Ils voient tout et ne répètent rien de ce qui se passe sous leur ventre, dans ces endroits perdus habités de sentiments. Ils s'amusent à observer les pas de danses des fourmis de couleurs qui s'affairent là en bas, les sourires de parquets et les bêtises de grands gosses entraînés par la nuit.

 

 

 

Les nuages noirs s'émeuvent, soupirent et s'attendrissent sur la vie de ces humains. Ils embrassent du regard les baisers anciens, nouveaux, d'instants ou de plus tard. Les complicités innombrables échangées par les hommes. Les étreintes d'amitiés réchauffées par la danse. Les colères, aussi, et les avis divergents qui froncent les sourcils, échauffent les joues ou mouillent les cils.

 

 

 

Alors les nuages noirs s'impatientent, frémissent et tendent les bras. Ils réclament eux aussi un morceau de ces joies, ces peines, ces choses du cœur qu'ils ne connaissent pas. Ils demandent en pluie, en orages, en froideur, une douceur chaude et câline à prendre sur leur dos, pour leur voyage au bout du monde.

 

 

 

Or les nuages noirs sont trop loin, s'éloignent trop vite et sont trop silencieux. De nous ils ne reçoivent que des regards inquiets, et de trop rares sourires. Mais, pour nous remercier du spectacle de nos vies et nous les rendre plus belles, ils prennent la couleur des colombes à robes blanches, peignent un tableau de brumes et disparaissent dans un souffle, laissant dans leur sillage une tendresse arc-en-ciel.

 

 

 

Moi je les regarde s'éloigner, les contemple un moment... Puis je retourne me nicher dans les bras de la fourmilière, goûter à vos rires, vos chants, vos danses, vos amitiés, vos amours, vos baisers. Je reviens vivre. Avec vous.

Août 2014

 

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Sans tête ni queue

 

Ou drôle d'histoire d'une fin sans début et d'un début sans fin.

 

 

 

 

Si je devais écrire une nouvelle, elle parlerait...

De quoi parlerait-elle ?

 

De moi, sûrement, de toi, de vous, d'il ou d'elle. Ou de crocodiles et d'hirondelles. Non non, elle parlerait...

 

De quoi parlerait-elle ?

 

 

 

Si je devais écrire une nouvelle, comment commencerait-elle ?

 

Oui, comment ?...

 

 

Peut-être comme ça :

 

 

"Si j'étais quelqu'un d'autre, qui serais-je ?"

 

 

Voilà.

 

...

 

Mais non, mais non, voyons, je ne commencerais pas par une question !

 

Allons, recommençons :

 

 

Si j'étais quelqu'un d'autre, je serais...

 

 

 

Non non non, ça ne va pas, tout ça. Ca ne va pas du tout, ça ! Allons, un peu moins d'embarras. Inspirons, expirons, bien, c'est ça. On se concentre... Voilà.

 

Et vous, silence ! Je ne m'entends plus penser, moi.

 

 

 

Merci.

 

Je commence, donc.

 

 

 

Bonjour.

 

Je me présente. Je m'appelle Anabelle. Anabelle Sanssoussi. Et je suis libraire en plein Paris. J'ai une petite librairie, mimi sans chichis, coincée entre un resto chinois et un marchand de tapis. Je passe mes journées entourée de romans, de dictionnaires et de recueils de poésie. J'en suis ravie ! Je dis «Bonjour Madame, Bonjour Monsieur, bienvenus à la maison du livre Sanssoussi (car c'est ainsi que s'appelle ma librairie). Vous trouverez ici tout ce qui vous plaît, aussi ce qui ne vous plaît pas, et peut-être ce qui vous fait envie ! N'hésitez pas ! » Et je souris.

 

 

 

Oui oui.

 

Je pourrais commencer comme ça.

 

 

Non, ça ne va pas !

 

 

 

Les i, c'est embêtant. Ca fait sourire tout le temps.

 

Ah mais par contre, voilà qui est tentant :

 

 

 

Bonsoir !

 

Je suis Armand Du Talent, charmant de nature et gentil tout autant. Je travaille peu, de temps en temps. Mais lorsque je travaille, je travaille vraiment ! Je ne suis pas petit, sans dire que je suis grand. J'ai des chaussures de toile assorties à mes gants et j'aime bien les crocus qui sortent au printemps. Je n'aime pas les harengs, mais par contre, oh misère ! J'adore le parmesan... 

 

 

 

C'est mieux, c'est mieux.

 

Non, messieurs ? C'est pas mieux ?

 

Mais enfin, qu'est-ce que j'y peux ?

 

Oui, vous avez raison, j'y peux tout, pour mon malheur. Mais j'y peux rien si rien ne vient.

 

Ah si, ça, je vous assure ! Si je pouvais j'écrirais...

 

 

 

J'écrirais quoi, d'ailleurs ?

 

 

 

Mes hommages, mon cher ange.

 

Vous souvenez-vous de moi ? Je suis Demange, le frère de Solange. Nous allons bien, oui merci. Voudriez-vous venir, dimanche, avec nous à la plage ? Nous voulons, comme chaque dimanche, parfaire notre bronzage. C'est-à-dire qu'à mon âge, on n'est plus si gracieux. Et qu'à vendre du cirage dans la boutique de Solange je ne prends pas beaucoup le chaud ! A faire du rayonnage, point de rayons sur la peau...

 

 

 

C'était mieux comme ça, n'est-il pas ? Nenni ?

 

Ah...

 

Quoi, quelle heure est-il ?

 

Une heure pile !

 

C'est malin, il faut que je file...

 

 

 

Alors, s'il faut conclure, ce qu'il y a de sûr, c'est que si j'écrivais une nouvelle, je ne saurais pas comment la commencer !

 

Par contre, soyez sûrs que je saurais la terminer.

 

 

 

...

 

D'ailleurs, comment pourrait-elle bien se terminer ?

 

Avril 2014

 

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Lettre - Au Bal de l'Ogre

 

"Chers vous.

 

 

 

Il me prend l'envie commune de vous adresser quelques mots. Ceux-ci vont vous parler de moi, bien sûr (dure loi que celle de la lettre !). Mais ce sera pour mieux parler de vous.

 

 

 

Je voulais vous décrire, chers vous,ce petit quelque chose qui a éclos en moi lors de ces jours passés en votre compagnie. Enfin... Décrire, décrire, c'est vite écrit : mon petit quelque chose n'a pas de contours ni de consistance.

 

Il s'est pointé un soir, un peu par surprise, alors que nous étions tous les quatre sur une scène. Ou alors il était déjà là depuis un moment mais je n'avais pas encore fait attention à lui.

 

Bref. Voilà que d'un coup, il a chauffé ma poitrine. Il aurait pu être une bille lumineuse, aussi puissante qu'un Kaméhaméha et aussi fragile en même temps qu'une bulle de savon offerte au vent. Il aurait aussi pu être un elixir délicieux circulant librement, gaiement, franchement, dans le circuit tortueux de mes vaisseaux sanguins. Et y distiller ses pouvoirs. Il aurait tout autant pu être une serrure dont la clé retrouvée aurait ordonné aux pêne, gâche, et porte de bois lourd de jouer de leurs tours pour aérer une pièce trop souvent fermée.

 

 

 

Mais mon petit quelque chose n'a toujours pas de consistance. Toujours pas de contours. Aucune couleur et aucune odeur. Rien qui puisse en faire autre chose qu'un « quelque chose ». Rien, sauf son nom. Son nom ? J'ai laissé ce petit quelque chose me le glisser à l'oreille. Au début je ne l'ai même pas cru. On aurait dit un nom d'ogre, de mangeur d'enfantillages, de créateur de monstruosités... Mais il me l'a répété, alors j'ai bien fini par céder.

 

Son nom ?

 

« Fierté »

 

 

 

Et ce petit quelque chose, chers vous,il m'est venu de vous. Si mes souvenirs sont bons (et j'ai une très bonne mémoire, ne sourcillez pas ! ), mon quelque chose est parti en fils d'argent de vos notes rondes et belles. De vos cordes et soufflets. De vos sourires et regards malicieux. De vos personnes. Il a chahuté dans la joyeuse pataugeoire de nos voix mêlées, a sauté de chaise en chaise, de violon en accordéon, de violoncelle en flûte et hop ! Il est entré et s'est logé là, dans ma poitrine.

 

 

 

« Fierté », il m'a dit.

 

Finalement je l'ai cru, et ça m'a fait du bien.

 

 

 

Ce soir-là, sur une scène, quelque part, il m'a bien semblé qu'il y avait une foule de gens devant nous. Une foule d'oreilles cherchant à attraper nos bavardages. Une foule d'iris observant nos courses. Une foule de danseurs essayant d'apprivoiser notre musique. Ou le contraire.

 

Mais ce que j'ai vu surtout, c'est vous. Et mon Coeur a souri, sous les bourrades amicales de sa pote Fierté.

 

 

 

Chers vous.

 

Il m'a pris l'envie de vous parler d'un petit quelque chose, et de vous adresser mes mots. Il m'en reste un à vous offrir, introduit par une ribambelle d'explications sur celle que je suis. Une farandole d'excuses pour les larmes trop fréquentes qui débordent de mes yeux; pour les agacements étranges qui changent parfois ma tête de suricate en vieille pomme ridée; pour ces rires trop forts et ces idées obtuses qui font de moi un être humain sûrement trop typique pour être aimable tout le temps. Pour...

 

 

 

Un seul mot, pour vous signifier à quel point je suis fière et flattée d'avoir eu droit à votre confiance, votre tendresse et votre amitié, malgré tout, malgré « moi ».

 

Un seul mot...

 

 

 

Merci.

 

 

 

Bien à vous."

 

Avril 2014

 

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Fenêtres

 

L'enfant regarde par la fenêtre embuée un avenir qu'il ne peut pas voir. Dehors, un soleil chaud brille. A travers la vitre, il embrasse le front de l'enfant qui sourit. Un oiseau à la robe bleue et pourpre chante à tue-bec. L'enfant s'assied, met son pouce dans la bouche, et s'endort. Le front sur le baiser du soleil.

 

 

 

L'ado regarde par la fenêtre crasseuse l'arrivée d'un avenir encore imprécis. Les couleurs des feuilles d'automne dansent devant ses yeux et dessinent sur son front des arc-en-ciel joyeux. Là-bas, un grand nuage tout blanc a déplié ses voiles. Il attend, patiemment, que l'ado grimpe enfin sur son dos pour l'emmener en voyages. L'ado attrape son sac, et s'envole.

 

 

 

L'adulte cherche du regard, par la vitre givrée, son passé trop lointain. Il fronce les sourcils, plisse les yeux, et fouille tant qu'il peut le monde flou derrière la fenêtre. Dehors, le noir et blanc glisse sur les trottoirs gras de la ville. Une jardinière aux fleurs dorées agite son mouchoir blanc au passage des travailleurs. L'adulte soupire. Le monde s'efface d'un coup de brume.

 

 

 

Le vieux ne voit plus bien. Il reste près de la fenêtre, toute la journée, et laisse ses yeux profiter du défilé du temps. Plus loin, dans l'herbe, deux oiseaux se disputent une miette de rose. Ils s'envolent soudain au passage d'un chien curieux. L'un laisse au sol une plume câline. Le vieux tend la main, prend sa canne, et va chercher la plume.

 

 

 

L'Homme Ciel est assis sur son trône. Il regarde sous ses pieds les milliers de visages, derrière les fenêtres, tournés vers lui. Dans sa main gauche, il garde le passé, petit gnome humble et tendre qui parle très rarement, par petits bouts de phrases. Dans sa main droite, l'Homme Ciel conserve l'avenir, grand lutin fier et jovial qui babille, bavard, en jolis mots chantants. Sur sa tête, perché, le présent est debout, nez au vent, yeux grands ouverts, jetant à tout venant ses graines d'éternité.

 

 

 

Et moi, aussi, je regarde par la fenêtre.

 

Mars 2014

 

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La Natoche

 

"Samedi, 22h38..

 

Les portes s'ouvrent, trois personnes montent dans le tram. Elles restent là, debout, au milieu de la jeunesse fêtarde, riante, armée de bouteilles d'alcools et fringuée d'époque. Bruyante bande de mannequins de magasins..

 

Les trois nouveaux arrivants sont deux hommes et une femme. Les hommes ne sourient pas. Ils ont l'air dur et résigné. Ils observent la fièvre du samedi soir sans surprise. Le brun porte une casquette kaki et un sac à dos usé. Le blond mâche un chewing-gum du côté gauche.

 

La femme, elle, arbore un top à motifs, noir et blanc, une jupe en jean et un sac à main fourre-tout noir. Ses jambes nues, au joli galbe et parfaitement nettes, se terminent par des chaussures à talon rouges par endroit, transparentes pour le reste. Les deux pieds y sont blottis, vêtus de chaussettes. grises, visiblement trop grandes. Des chaussettes... Par peur du froid, peut-être. Ou pour se protéger des ampoules...

 

 

 

La femme vacille. Son visage est buriné, ridé. Il ne colle pas vraiment avec la tenue portée par le reste du corps. Une casquette grise retient des cheveux châtains, aux mèches grasses et sans éclat. Les yeux de la femme tentent vainement d'accrocher le décor. Petits et bruns, ils roulent dans les orbites comme des bestioles perdues. Leur mouvement se transmet à la tête tout entière, qui dodeline, dodeline, dodeline...

 

Nathalie, c'est comme ça qu'elle s'appelle. Nathalie. Ou « La Natoche ». Ca, c'est son petit nom. La façon dont l'appellent ses amis. Ceux du quartier, de la rue, du café où elle passe la plupart de ses journées. Elle n'aime pas trop qu'on l'appelle « La Natoche », d'ailleurs, Nathalie. Mais elle ne proteste jamais. C'est sa preuve. Son laisser-passer pour le monde. LE truc qui lui permet de croire qu'elle a de l'importance pour les autres.

 

Ce soir, comme presque tous les soirs, La Natoche est complètement bourrée. Elle regarde la vie défiler et la voit vaguement. Le flou ne la perturbe plus. D'ailleurs, tout est flou. L'image, le son, les odeurs... Ca fait une sorte de tableau aux taches de couleur sans contours. C'est joli, dans un sens.

 

La Natoche sait bien que le flou n'est pas la vraie vie. Mais après tout, qu'est-ce qu'elle en a à foutre de la vraie vie?

 

Dans le tram, plusieurs regards de jeunes dévisagent La Natoche. On se moque de sa tenue. On parie sur sa capacité à rester debout. On méprise de l'oeil son personnage entier. Mais ça, La Natoche ne le remarque pas. Sa tête dodeline tant qu'elle peut au-dessus de son sac à main dans lequel elle cherche quelque chose sans le trouver. Ah si, ça y est.

 

La Natoche sort une moitié de clope abîmée du sac noir. Elle la prend entre son index et son pouce. L'ongle de l'index est amoché. Un vieux pansement crasseux le protège. Puis, La Natoche met la clope à sa bouche et la laisse là. Pour le moment. D'une main, elle enlève sa casquette. De l'autre elle remet en place quelques mèches, les obligeant à se masser derrière ses oreilles. Puis elle remet la casquette et attend l'arrivée.

 

Derrière elle, l'un des deux hommes se tient debout, main sur la hanche. La Natoche, doucement, colle son dos contre le coude plié. Les mouvements du tram l'en éloignent, puis l'en rapprochent. La Natoche recule un peu; histoire de profiter sans encombres de ce petit contact. Ce tout petit contact. Léger. De rien du tout. Mais si agréable.

 

La Natoche créé de la douceur là où il n'y en a pas. Elle s'en fout, elle en a besoin. Ce bout de coude lui appartient. Pour cet instant là, tout du moins.

 

La Natoche se laisse porter. Avec ce bout de corps collé au sien, elle se sent bien. Dans sa tête, elle est tranquille. Il n'y a plus de brouhaha de tram. Juste la musique légère du vent dans des feuilles. Juste le calme tendre d'une rue qui s'endort. Juste le son d'un beau rêve.

 

 

 

Le tram ralentit. L'homme et son coude s'éloignent d'un coup, arrachant La Natoche à sa torpeur. Il faut descendre. La Natoche fait un effort de concentration pour reprendre contact avec le monde qui l'entoure. Les portes sont là, ouvertes. La Natoche ajuste son sac sous son bras, enlève la clope de sa bouche et emboîte le pas des deux hommes, sans un mot.

 

Les portes du tram se referment.

 

Les trois silhouettes s'éloignent.

 

 

 

La Natoche est avalée par la nuit."

Décembre 2013

 

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Reste !

 

"J'égrène sur ma guitare mes souvenirs de toi.

 

Mes doigts sur les 6 cordes tentent vainement de retrouver la douceur de ta peau.

 

Hier tes yeux si bleus m'emmenaient en voyage. Aujourd'hui je cherche leur lumière dans mon cœur assombri.

 

Le ciel est radieux et pourtant, quelle journée bien triste...

 

Mon corps frémit encore de tes baisers délices mais il crie déjà, sans voix, sous les coups portés par ton absence.

 

Le temps est mon ennemi, car chaque jour un peu plus il te rapproche de cet odieux départ que je ne peux que regarder venir.

 

 

 

Carpe diem, dit-on...

 

Soit.

 

 

 

Mais reste quand même..."

Octobre 2013

 

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Vie de Grange

 

"Un vent doux, frais, caresse les herbes drues, sèches, piquantes, de la garrigue. Il flatte les feuilles du micocoulier qui chantent sous l'hommage, puis s'en va jouer sur les pierres des murs de la vieille Grange...

 

Silence tranquille.

 

Le parquet posé là, dans le pré, brille presque sous le soleil du matin. Il attend, patient, les pas qui frotteront son dos plus tard. La scène, bardée d'atours, est prête pour la parade. La veille au soir, la lune a regardé les couturiers apporter les dernières retouches à sa robe de lumières. La Grange l'admire, de loin.

 

 

 

Peu à peu, la vie humaine s'empare de l'endroit. Petits pieds actifs, crissant sur le gravier. Mains efficaces, aux ordres du besoin. De concert ils chuchotent : « Bientôt, bientôt, ce soir... ».

 

Empressement tranquille.

 

Les scènes accueillent les premiers artistes venus offrir leurs mondes. La musique ricoche sur les pierres de la Grange. Boum, Ciac, éclats de Quarks, bouts de Ficelle, Sons libres dans l'air, harangue d'un Monsieur Klof, accents d'ailleurs d'un doux Bazar où Duo de femmes, Trio de belges, et quintette de musiciens plutôt Zeïn étalent leurs voyages. La Grange sourit.

 

 

 

Les premiers véhicules, petites citadines ou gros tacots des bois, arrivent sur le parking. Les cailloux de la garrigue crient de joie. Les fourmis de la Grange se rencontrent, s'activent, s'affolent.

 

Affolement tranquille.

 

Il fait chaud, maintenant. Le vent s'est fait discret, parti en vadrouille avec les nuages. Seuls nous restent le soleil et ses suivantes les cigales. Sur le parking poussent des champignons de couleurs, maisons d'un soir ou deux des festivaliers impatients. La Grange les compte du doigt.

 

 

 

Le soleil a poursuivi sa course et cligne des yeux derrière les arbres. Une lumière dorée nimbe l'endroit, embrasse les visages, rebondit sur les tables pastel. Tout est prêt, enfin. Ils peuvent arriver, tous. La Grange piaffe.

Tranquillement.

Les regards, de l'entrée, guettent l'arrivée des convois amis. Les derrières prennent possession de tous les espaces vacants. La Grange parle de 1000 et une voix. Et elle rit.

 

 

 

Ca y est, on y est. Les arbres ont enfilé leurs costumes de fête, bleus, violets, roses ou verts. Les sons décollent, emplissent le ciel étoilé, si étoilé. Chaque coin de la Grange est occupé par des mots, des rires, des bruits de bouche ou de verres. La Grange vit, de bien des façons.

 

Brouhaha tranquille.

 

Le temps regarde la vie de la Grange passer. Ils sont amis depuis si longtemps... Le temps veille sur chaque chose d'un air entendu. Il est là, au-dessus de tous, il danse et passe entre les cailloux. Entre les vieux cailloux de la Grange.

 

 

 

Les étoiles ont laissé la place aux nuages de monsieur l'Automne venu relayer son compère, l'Eté. Ils embrassent le ciel de leur teint d'argent et protègent la Grange d'un froid trop intense.

 

Ils écoutent, tranquilles.

 

La vie se déroule, là en bas. La Grange est une fourmilière joyeuse, un peu magique. Le parquet grince de plaisir et le gravier n'en peut plus d'aise. La Grange se marre, forcément, les yeux demi-fermés.

 

 

 

L'Automne est un farceur... Pour mieux se présenter, il laisse tomber sur la Grange une pluie franche et fraîche. Qu'à cela ne tienne. La Grange danse sous la pluie.

 

Parquet mouillé mais tranquille.

 

Le bal était formidable, il devient magique. Bout de ficelle au chaud dans l'air de fin d'été humide. La Grange rit aux éclats, s'esclaffe et offre son beau visage à la pluie invitée. Celle-ci s'amuse, mais fatigue vite. Elle s'en va faire un somme et laisse les souffles unis dessiner la brume.

 

 

 

La Grange est épuisée. Doucement elle s'éveille, s'étire, puis resserre ses bras sous la morsure froide du vent revenu. L'Eté a tiré sa révérence la nuit passée. Monsieur l'Automne, un peu arrogant, fait valoir ses droits.

 

Succession tranquille.

 

La Grange soupire -c'est l'heure de la sieste. La scène est nue et tremblote sous la fraîcheur nouvelle. Le parquet garde à grand peine le dos droit sous les pieds infatigables des derniers danseurs...

 

 

 

La Grange est vide. Demeurent quelques joyeux et leur envie de ne pas se quitter. La Grange rit encore, d'une voix éraillée. Le soleil vient saluer ce petit monde et dépose dans leurs cœurs une dernière petite dose de magie.

 

Chaleur tranquille.

 

La nuit tombe, les rires s'essoufflent, les paupières peinent sous le poids des dernières trop longues journées. La Grange s'endort, éreintée mais béate.

 

 

 

Dernier soleil, pâle de fatigue. La Grange somnole et courbe la tête. Elle est heureuse, bien sûr, mais les derniers sons de voix sont partis dans le vent. Une forme, là, est assise à une table. Elle regarde le matin.

 

Ce matin si tranquille.

 

Son cœur est heureux mais ses yeux piquent un peu. A cause du vent, sûrement. Ou de tous les nouveaux absents. Elle guette de l'oreille le son de voitures flattant le sol du parking, le murmure des pieds sur le dos du parquet. Le rire des notes échappées des violons. La Grange la regarde.

 

 

 

La forme a disparu et les mouches se disputent la place au soleil. Les feuilles du micocoulier commèrent sous le vent. La Grange est sereine.

 

Respiration tranquille.

 

Un dernier chant s'élève : celui du portail de la Grange qui referme ses bras. Une voiture s'éloigne, la Grange se tait.

 

 

 

Le Week-End est parti.

 

Et reviendra."

 

Septembre 2013

 

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Jouons, amis, jouons

 

"Jouons à chat, au loup, à viser le ciel sur un pied.

 

Jouons à vivre sur la lune, la tête dans les nuages, les pieds dans le sable.

 

Jouons aux dames, aux échecs, à être des pions sur un carrelage noir et blanc.

 

Jouons à être un autre, une autre, dans les bras d'inconnus.

 

Jouons à être soi, dans les yeux de nos amis.

 

Jouons aux grimaces, aux limaces, aux bêtes de foire et à manger du foin.

 

Jouons sans les mains, avec les doigts, dans le nez, poils aux pieds.

 

Jouons à rire et à pleurer, comme bon nous semble.

 

Jouons sans règles, sans but, sans vainqueur, sans perdant.

 

Jouons aux Je.

 

Jouons à aimer, à détester, à haïr, à adorer.

 

Jouons à devenir fous.

 

Jouons à rester froids.

 

Jouons avec le feu.

 

Jouons aussi avec l'eau, la terre, et l'air, mais seulement pour les rendre plus beaux, et nous meilleurs.

 

Jouons cachés, jouons nus.

 

Jouons sans masques.

 

Jouons à mentir, et à être vrais en même temps.

 

 

 

Jouons à être soi avec l'être aimé.

 

Jouons à aimer, pour de vrai.

 

Jouons à comprendre, même si ça n'est pas possible.

 

Jouons à oublier, même ce qui ne peut pas l'être.

 

 

 

Jouons à boire, et à nous enivrer.

 

Jouons à tituber, à ne plus savoir sur quel pied danser.

 

Jouons à nous tromper de route.

 

Jouons à faire semblant. D'aller bien, de savoir, de ne pas souffrir.

 

Jouons à contrôler.

 

 

 

Jouons à danser.

 

Jouons avec nos corps sur la musique de l'être.

 

Jouons à jouer.

 

 

 

Jouons, à en perdre la raison.

 

Jouons.

 

Ensemble.

 

A deux.

 

Seuls.

 

 

 

 

La vie n'est pas un jeu. Mais un peu quand même. Alors,

 

Jouons, amis, jouons."

Août 2013

 

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Valspocalypse

 

"Du plic ploc poétique qui sautille sur les toits au shlicopiquépoc énervé qui emplit les oreilles, il n'y a qu'une valse.

 

Celle des minutes sombres qui s'étirent sournoisement.

 

Celle des longs instants qui guettent sous le lit.

 

Celle des nuages lourds qui s'épanchent sans mot dire.

 

 

 

L'enfant doit dormir. Ses parents le lui ont dit, il n'y a pas si longtemps, avant de le mettre au lit. Il doit dormir.

 

Mais il ne peut pas.

 

Comment dormir avec cette pluie qui tambourine au-dessus de sa tête ?

 

Comment trouver les rêves cachés sous la crainte d'être englouti ?

 

Comment faire taire ce bruit qui prend toute la place dans le lit ?

 

 

 

Tourne, tourne, tourne, enfant. Tourne à gauche, tourne à droite, tourne sous les draps.

 

Bientôt le jour viendra et tu auras rêvé. Tu te seras endormi sans même t'en rendre compte.

 

La pluie t'aura bercé après t'avoir fait peur, d'ennemie à amie passée sans te le dire.

 

Les cris des gouttes d'eau auront été murmures et l'aube aura fait fuir le monstre de sous ton lit.

 

 

 

L'aube, vois-tu, est la plus jolie chose au monde. Elle apporte la paix à la nuit en colère et rassure le jour qui s'en vient tout tremblant. Lorsqu'elle n'est pas rosée, l'aube peut être grise. Elle garde alors sa main posée sur les campagnes et transforme la vie en tendre songe blanc.

 

 

 

L'aube est espoir.

 

L'aube est douceur.

 

L'aube est beauté.

 

Seuls nos yeux d'enfants fragiles voient dans les heures sombres des dents de monstres rouges, et dans les aubes grises des augures malheureuses.

 

Seuls nos regards blessés fuient la grâce de la pluie lorsqu'elle valse sur les tuiles.

 

 

 

Allez, lève-toi, enfant. Viens dans mes bras, viens t'y blottir. Et regarde par la fenêtre. Regarde la pluie valser sur la ville."

Mai 2013

 

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Journée (de merde)

 

"Il y a des matins, comme ça, où l'on sait. Où l'on sent.

 

Ce matin-là, je l'ai senti.

 

J'ai su que cette nouvelle journée serait une journée de merde.

 

Je l'ai craint en ouvrant les yeux, alors que ma nuque m'a reproché sans attendre d'avoir dormi dans une position qui ne lui convenait pas le moins du monde.

 

Je l'ai pensé au moment où j'ai posé le pied sur le tapis au bas de mon lit et que m'a couette m'a suivie en emportant avec elle ma lampe de chevet, qui elle même a emporté le réveil qui lui tient habituellement compagnie.

 

J'ai l'ai su lorsque, dans la salle de bains, j'ai allègrement déposé du dentifrice sur le rond de coton qui devait me servir à lotionner délicatement les pores de ma peau encore endormie, et évidemment utilisé le-dit coton comme j'en avais l'intention.

 

 

 

Les matins de journées de merde, il fait moche. Ou s'il fait beau, on ne le voit pas. De toute façon, c'est une journée de merde, alors il fait moche. Forcément, on a oublié son parapluie, on a la joie de s'apercevoir que ses semelles sont trouées, sans oublier qu'on a évidemment décidé de mettre LE jean de sa garde robe dont les jambes sont trop longues.

 

Alors on est gaugé au bout de cinq minutes, et on sait qu'on est pas prêt d'être sec parce que de toute façon, c'est une journée de merde et que le programme du jour annonce bien sûr une sacré crapahute en extérieur. En plus, sans capuche, les cheveux vont frisotter et graisser à une vitesse incroyable, c'est écrit ! Sans parler de cet énorme sac si lourd qui prend déjà l'eau et qu'il faut protéger parce qu'il est plein d'affaires juste super importantes. Déjà que c'est une journée de merde...

 

 

 

Après avoir soigneusement étalé du dentifrice sur ma joue droite, pesté contre moi-même pour cet acte au haut niveau de ridicule, avoir dénombré d'un œil morne les boutons qui ornaient ma tête forcément moche du jour et enfilé LE fameux jean de ma garde-robe dont les jambes sont trop longues, je suis sortie affronter ma journée, oui, de merde (je le savais, maintenant). J'ai coché toutes les cases correspondant aux points sus-cités (la pluie, l'oubli du parapluie, les semelles trouées, et bla et bla) et vécu une journée morose, grise, laide, agrémentée de soucis en tous genres : le compte en banque aussi morose que moi, les compétences au plus bas pour ce jour, le courrier super-urgent-tant-attendu qui n'arrive pas, la voiture - oasis sèche au milieu de cette immensité humide - qui se déclare en grève de moteur alors que je suis déjà forcément en retard pour me rendre au point P pour l'heure H, et autres menus embêtements de même acabit. Une bonne vieille addition d'instants de loose qui donnerait sûrement à penser à un œil extérieur que cette journée était un test du synopsis d'une comédie américaine à l'enchaînement de gags gros comme des immeubles de trois étages aussi prévisibles que la couleur du cheval blanc d'Henri le Quatrième.

 

 

 

Que celui ou celle qui n'a jamais vécu ce synopsis lève le premier sourcil dubitatif.

 

Pas d'inquiétude : ça viendra.

 

 

Oh, et cette nuque douloureuse, qui tire, qui tire...

 

 

 

Il y a eu tellement de journées de merde pour ponctuer l'évolution de l'humanité, que celle-ci a trouvé un lieu commun pour entreposer toutes les idées noires nées de ces instants. Lieu commun qui donne à peu près ça :

 

« Et bah p*****, j'aurais mieux fait de rester couché(e) ».

 

D'ailleurs, ne rêvant que de rendre honneur à cette expression, c'est ce que j'ai fait dès que j'ai réussi à atteindre mon chez-moi. Zou, adieu jean trempé, manteau humide et chaussures noyées. Résistant à l'envie de prendre un bain afin d'éviter le risque de confondre le bain-moussant avec la crème à récurer, j'ai décidé de passer directement par la case lit, endroit le plus sûr de la vie, en général...

 

 

J'ai caché mes jambes sous la couette et calé mon dos bien droit contre les oreillers. J'ai inspiré-soufflé fort, trois fois, fermé les yeux puis les ai rouverts.

 

Et là, j'ai vu. Par les rideaux de bois qui masquaient encore partiellement les fenêtres de ma chambre, le soleil est entré en rais chaleureux, pour foncer tout droit sur mes chaussures. Alors j'ai souri. J'ai regardé dehors et aperçu la ville baignée de ce soleil de fin de journée. J'ai souri encore. Posant les yeux près de moi, j'ai trouvé un livre et l'ai ouvert. J'ai lu quelques pages, relevé le nez, regardé de nouveau par la fenêtre. Le soleil était toujours là. De plus en plus bas, mais toujours là. J'ai eu envie de musique, ai choisi du Renaud Garcia Fons et repris ma lecture.

 

Quelques pages plus tard, j'ai décollé mes yeux des mots, une nouvelle fois, et une idée a soudain pris tout l'espace dans ma tête. J'ai rigolé, et dit tout haut :

 

 

« P*****, j'ai eu du bol ! J'aurais pu avoir une journée de merde. »"

Février 2013

 

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Les poches du cheval rouge

 

"Le Père Noël, déguisé en ma sœur , m'a apporté cette année un bien drôle de cadeau. Du fond du cabas rose calé dans mes bras, enroulé dans du papier de soie, j'ai sorti un sac en cuir, rouge...

 

… En forme de cheval.

 

La découverte m'a laissée interdite pendant quelques instants. Heureusement ma Soeur-Noël était occupée ailleurs lorsque j'ai mis à jour la bestiole et n'a donc pas remarqué mon regard d'abord vide, puis circonspect. Lorsqu'elle s'est approchée de moi, j'avais repris mes esprits, assez en tout cas pour afficher un sourire radieux et amusé face à ce cadeau original et la remercier -comme il se doit- chaleureusement.

 

J'ai ensuite posé le sac-cheval au pied d'un meuble. Il est resté là un long moment, posé sur ses 4 pattes-boudins, présentant aux regards son échine zippée bardée de deux sacoches. Sa queue en lanières traînait par terre, alors que les boutons cousus sur son front lui donnaient un air idiot à travers les sangles de son mord.

 

 

 

Il m'a fait sourire.

 

Je l'ai pris en amitié.

 

 

 

A physique d'exception, destin d'exception (dit-on, croit-on). En même temps que son nom, j'ai décidé son rôle. Paco est devenu un porteur d'histoires.

 

 

 

«Dans ses sacoches carrées, je mettrai des images.

 

Au secret de sa croupe, je viderai mon coeur.

 

Sur son front humble et sage, je soufflerai mes songes.»

 

 

 

Je me suis dit cela roulant sur l'autoroute. Paco était à côté de moi, sur le siège passager, ses deux yeux ronds, boutons, fixés sur moi. Du regard je lui ai demandé s'il était d'accord. Comme tout être docile, conscient de sa mission, il n'a pas refusé.

 

 

Alors, j'ai commencé.

 

 

 

Dans l'une des deux sacoches, j'ai rangé l'image de mon père vieillissant s'éloignant dans la rue, m'ayant tourné le dos pour fuir l'émotion d'un au-revoir touchant. Je n'ai vu de celle-ci que son geste des épaules pour remonter son col, comme il le fait chaque fois qu'il veut repousser l'afflux de ses larmes. La tête rentrée dans les épaules et ses mains bourrues rangées dans ses poches. Je n'ai pas vu ses yeux, déjà cachés derrière un « à bientôt » rapide. Mais je les ai devinés rougis comme deux semaines plus tôt, lorsqu'un artiste que nous écoutions a demandé aux enfants présents de continuer à donner du courage à leurs parents dans la grande salle de la vie.

 

 

 

J'ai rangé cette image tendrement, à côté de celle de ma mère, si belle maman, ayant quitté son charmant physique d'italienne pour revêtir celui des matriochka qu'elle affectionne tant. Qu'à cela ne tienne, elle est belle tout de même, et si attendrissante lorsqu'elle tourne dans la cuisine en se traitant de bête parce qu'elle a acheté trop de nourriture, souhaitant si fort avoir sa tribu près d'elle. Alors que celle-ci est si loin et lui revient si rarement... Une maman qui sait être joyeuse aussi bien qu'être triste mais qui ne cesse jamais d'aimer son homme et ses enfants.

 

 

 

Auprès de ces deux images là, j'en ai mis une troisième, de mes deux parents ensemble. Elle endormie sur le canapé, la tête penchée vers lui. Lui près d'elle, la main rassurante prompte à se poser sur la jambe de sa Sauvage, comme il l'appelle (et comme elle se nomme elle-même), lorsque celle-ci gémit dans son sommeil.

 

 

 

J'ai ouvert le zip de Paco et déposé là, tout doucement, la boule qui m'obstruait la gorge et l'étau qui m'étreignait le cœur. L'angoisse ici était celle qui accompagne les coups du canon des âges, débordant sans cesse de la gueule de ce Chien Vert immortel. De plus en plus nombreux, de plus en plus près. Ils seront oubliés demain. Mais ce soir, ils résonnaient là, dans mes oreilles de petite fille qui, hier, souriait aux longs cheveux bruns de sa mère et à la fière moustache de son père.

 

 

 

Sur le front de mon compagnon, j'ai laissé couler des larmes. Légères, douces et chaudes, chargées de l'amour que je porte à mes parents. Chargée de l'amour qui me relie aux vivants. Chargées aussi d'un nouvel amour pour cette femme que je suis, et que je ne serais pas sans eux tous.

 

Une larme pour maman,

 

Une larme pour papa,

 

Une larme pour le monde,

 

Et une larme pour moi.

 

 

 

Paco s'est ébroué. Moi avec lui. J'ai souri, et empli le sac comme ça venait, de tout un tas d'autres choses. J'ai rangé des éclats de rire, des cris de jeu, des danses endiablées, d'autres caressantes. J'ai déposé des musiques, des chants partagés, des moments uniques qui n'appartiennent qu'à moi - en dehors des autres. Près de celles de mes parents, j'ai glissé les images de mes frères et sœur, piliers lointains, fêlés, mais bien debout. Dans la seconde sacoche, j'ai rangé les images des mes amis, compagnons, rencontres, aux sourires accrochés aux visages comme des flammes accrochées aux lampions. Cette sacoche-là s'est retrouvée rebondie, et l'intérieur doit avoir maintenant des airs de guinguette.

 

 

 

Avec soin, j'ai refermé les besaces.

 

J'ai pris Paco par la bride.

 

J'ai mis mon drôle de sac en bandoulière.

 

 

Sur mon flanc, j'ai senti les poches.

 

 

 

Les poches remplies du cheval rouge."

Janvier 2013

 

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Et après la pluie ?

 

De ces odeurs qui marquent, chamboulent, rassurent, une me reste.

 

Particulière et commune.

 

L'odeur de la pluie après le franc soleil d'été.

 

 

 

Alors que le soleil brûle terre, végétaux, bêtes et visages, la pluie s'en vient comme une amie qui manque. La voilà qui tombe, en grosses gouttes, perles d'orage, sur la poussière aride et l'herbe courageuse.

 

Monte alors l'Odeur.

 

Puissante, presque palpable, âcre et douce à la fois. Lourde dans les narines.

 

Une odeur indescriptible. De terre heureuse. D'herbe soulagée.

 

 

 

Optimiste. Une odeur optimiste, que c'est.

 

Qui rappelle que le sec ne dure pas, jamais indéfiniment en tout cas, et que la pluie, elle aussi, sera amenée à s'arrêter.

 

 

 

Rassurante. Une odeur rassurante, que oui.

 

Qui rappelle que la chaleur sans le frais n'a pas lieu d'exister, et que l'humide ne saurait l'être sans son opposé.

 

 

 

L'odeur de pluie sur sol d'été est comme un mariage heureux.

 

Comme deux mains qui se joignent pour affirmer leur amitié.

 

Comme une lettre d'amour sincère, simple, sans mots de trop.

 

 

 

Cette odeur de pluie, elle est là, vivante, et accompagne mes pas autant que ceux des autres alors que nous allons retrouver la halle du village où se joue le Grand Bal. Elle pourrait nous porter, sûrement, si nous la laissions faire. Peut-être d'ailleurs le fait elle!

 

Elle nous flatte le nez, en tout cas, nous caresse les mollets durcis par la danse.

 

Elle me console le coeur, à moi, comme les bras chauds d'une mère qui bercent l'enfant en colère.

 

 

Et là, devant, au creux des nuages, tout juste au-dessus des halles abritant pour la semaine de drôles de bestiaux aux pieds voraces, un clin d'oeil du monde à sa nature bien-aimée. L'arc-en-ciel, sourire miroir à celui qui naît sur mon visage.

 

 

 

J'ai envie de danser. Avec vous.

 

Et même avec la pluie.

Août 2012

 

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Tchak Bodom

 

On pourrait me reprocher de répéter les mêmes choses, avec les mêmes mots, toujours. On pourrait s'apercevoir que mon style pompeux ne se départ pas de ses métaphores enrobées, souvent maladroites et de voix enfantines.

 

On pourrait trouver mes assiettes de phrases bien trop sucrées.

 

On pourrait.

 

 

 

Mais que voulez-vous ? Les doigts, chez moi, ça marche avec le coeur. C'est branché d'ssus, comme une mouche sur une miette de Palmito. Ca pompe c'que ça peut, tant qu'il y en a à prendre, et tant qu'ça fait du bien.

 

«Bodom... Bodom... Bodom...», ça fait sous mon sein gauche.

 

«Tchak Tchak tchak», ça fait sous mes dix doigts.

 

J'y peux rien.

 

 

 

Et j'y peux rien non plus, si dans certains moments ma pompe à émotions perso se prend des envies d'acrobates. J'y peux rien, si elle attrape d'un coup le trapèze suspendu là-haut pour s'essayer aux loopings. Et la voilà, la mémère, aussi gracieuse qu'un ver à soie, qui s' balance tant qu'elle peut, en riant aux éclats ! Même pas peur du vide ! Un coup en avant, un coup en arrière, tête en bas, bras en croix, les mollets sur l' derrière ! Et comme si ça ne suffisait pas, la pompe, elle fait passer le message à tous ceux qui sont en dessous. Ca voyage, j'vous dis pas... Tout le long des canaux : du gélatineux du haut aux plantes à cornes du bas. Le message court, vole, et bientôt, c'est chaque cellule qui se fend la poire. Chaque organe, chaque millilitre de lymphe, chaque pore de peau qui vit l'instant.

 

 

 

Mais faut pas croire, ça n'arrive pas tout seul une fête pareille. Que non ! Il en faut, de l'évènement, pour qu'tout ça s'mette en branle ! Et l'évènement, il est là-haut. Là-bas, là, sur la scène. Là où ça joue, où ça chante, où ça gouaille. Trois hommes, et des tas d' pieds qui piaffent d'impatience tandis que les oreilles palpitent par avance. Trois notes, et une chaleur qui s'élève d'un coup au-dessus de tous, pour se poser en chacun comme une flamme de cantou. Trois mots, et des dizaines de paires d'yeux qui se mettent à pétiller de concert.

 

Trois, c'est un chiffre magique, y paraît.

 

Et ben même que moi, j'y crois.

 

 

 

Et j'y peux toujours rien, si quand j'entends les accents de cette musique, mon palpitant fait des siennes. J'y peux rien si j'ai la cornée qui mouillotte quand certains mots s'envolent pour se nicher au creux de nos pavillons. J'y peux rien si j'ai les pieds qui s'excitent, alors même que je me sens arbre, plantée dans un sol vivant et accueillant.

 

J'y peux rien si j'aime cette musique et ses vibrations qu'on prend tous en plein dans les corps.

 

Et puis d'ailleurs, j'vois bien, en regardant autour de moi, que je suis pas la seule.

 

 

 

On n'y peut rien, si un planteur d'arbres à l'aura majestueuse et ses deux beaux comparses font de chaque bal un jardin odorant, et coloré. Si leurs mains façonnent avec autant de simplicité des paysages apaisants. Si leurs générosités sont la source de rivières à sourires. S'ils donnent l'impression d'être terre, eau, feu et air à la fois.

 

On n'y peut rien s'ils nous offrent à chaque fois un asile rassurant où le pied se pose tranquille et heureux. Où la mélancolie s'apaise...

 

On n'y peut rien, ou pas grand chose, et c'est très bien comme ça.

 

 

 

 

 

«Tchak tchak tchak», ça fait sous mes doigts.

 

«Bodom... Bodom... Bodom...», ça fait sous mon sein gauche.

 

 

 

«Ciac Ciac Ciac», ça fait là haut sur scène.

 

«Boum Boum Boum», ça fait en bas dans la salle.

 

«Ciac Boum», ça fait.

 

2011

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Petit lendemain de Grand Bal

 

"10h07, mardi matin...

 

Emergence lente de rêves déjà enfuis. Les yeux s'ouvrent difficilement, se posent sur la couette toute de rouge vêtue.

 

Les oreilles sont les premières à donner l'alerte : il règne là un silence indécent...

 

Où est la musique de fond habituelle ? Où sont les discours exotiques des voisins de tente danois ? Où sont les bruits de pas qui vont et viennent dans l'herbe mouillée, en direction de la douche ou du pantalon sec du jour ?

 

Une seule chose n'a pas changé : il fait gris dehors, et la pluie danse sur le toit de tuiles. Le toit de tuiles... Et non plus le toit de toile...

 

 

 

Dans la rue, les murs gris ont remplacé les dômes de couleurs. Voilà le bout de la rue. Quoi ?? Pas de guérite, de guitoune, de cabanon avec des gens souriants à l'intérieur, serrés pour échapper à la fraîcheur de la bruine mais toujours souriants et un "bonjour" franc aux lèvres ?

 

Ah...

 

 

 

Aux portes de l'impasse, la ville ouvre ses bras gourmands et râpeux. Ici, des passages piétons inoccupés, foulés par des voitures pressées. Pas de parquets bondés de monde, pas de barnums habités de rires joyeux et de musiques. Pas de rencontres à chaque pas, de sourires échangés, de clins d'oeils entendus.

 

Où sont-ils ces danseurs et musiciens des quatre coins de l'Europe, qui deviennent en une semaine nos amis, nos voisins, nos compagnons, notre peuple ? Où sont ces belles filles en robes à volants, ces garçons en pantalons bouffants, ces jeunes aux pieds nus, ces plus vieux aux chaussures lustrés ? Où sont les paires de gros bras aux coeurs tendres et rires francs, qui sont aussi extérieurs à ce monde que parfaitement intégrés ? Où sont les accolades, baisers, embrassades, enlacements sincères dont on s'est rendu compte qu'ils étaient délicieux ? Où est cette ville colorée et vivante dans laquelle nous passons une semaine à nous perdre et nous retrouver ?

 

 

 

Où êtes-vous, toutes, tous ?

 

 

 

La nuit prochaine sera de nouveau peuplée de vous, c'est sûr. Par les songes, à défaut d'autre chose.

 

L'année prochaine sera peuplée de vous, c'est sûr. Par le souvenir, à défaut d'autre chose.

 

Le Grand Bal prochain sera peuplé de nous, c'est sûr.

 

Vivement."

Juillet 2011

 

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Parce que la jeunesse ne s'enfuit pas : elle demeure sous de nouveaux visages

"Vous souvenez-vous?

De ces rencontres d'un jour, d'un soir, dans l'enceinte privilégiée d'un bal, d'un festival?

 

Vous souvenez-vous du comment, du pourquoi de ces rencontres?

 

Vous souvenez-vous du premier sourire, du premier rire, du premier pas de danse, de la première note de musique échangés?

 

Je ne m'en souviens pas tout à fait, pour ma part.

Des bribes d'évènements, des anecdotes, des morceaux de souvenirs... Pas plus finalement.

Stages, festivals, bals, boeufs, concours... Autant d'endroits pour s'ouvrir à des rencontres, sans se douter que dans la lumière des sourires se tisse la toile d'amitiés passantes ou durables.

Bouilles enjouées de cinq si jeunes musiciens par-ci, adolescents danseurs à l'aisance admirée par-là, groupe tout juste sorti de l'oeuf applaudi un peu plus loin, belles rieuses aperçues là-bas, jour de l'an aux allures de fourmilière euphorique...

 

Qui se douterait, en mettant le pied dans le bain de cette musique et cette danse qui se portent l'une-l'autre, que les rencontres faites en un instant pourraient être autant de pièces d'un paysage à l'avenir familier et nécessaire?

 

Qui se douterait, au premier coup d'oeil dans une salle de bal, que des échanges même brefs sur un parquet bondé pourraient se transformer en amitiés diverses?

 

Et puis hop, en voiture Simone, voilà que je te retrouve là, et toi ici. Oh, et vous voilà aussi? Comment va de ton côté, que fais-tu donc ici, où vas-tu avec qui? Rions, chantons, buvons, jouons, dansons, apprécions tout en masse, jusqu'à la prochaine fois!

Voilà donc que les énergies se dressent, que le vent souffle dans des voiles fraîchement hissées par des matelots volontaires. Nous tous, avec eux, à louer cette énergie là, à nous regrouper autour d'elle. On s'y créé un endroit de rencontres encore plus privilégié. On se fait une joie de s'y retrouver, presque un devoir même. Parce qu'à chaque fois, on y entrevoit la promesse de beaux moments, la reprise de rires laissés en suspens une fois précédente, le partage renouvelé des pas de musique et des notes de danse...

 

 

Les années passent.

 

Les visages perdent leurs rondeurs enfantines, les regards se chargent de vécu, les vies s'affirment.

On prend du poil sur le menton, on en perd peut-être sur le caillou. Quelques oies laissent traces de leurs pattes au bout des cils, les corps se parent d'atours.

Des rencontres s'ajoutent, la toile se tisse toujours, encore, toujours, encore.

Les rires, eux, ne changent pas; ni même les étincelles qui fleurissent dans les iris aux cent couleurs. Nous sommes là, encore, entre nous, comme les gamins que nous étions. Que nous restons, finalement. 

 

Les routes ont été tellement différentes! Semées de nids de poule, droites comme une nationale de la Beauce, épinglées comme les chemins de montagne, chantantes comme les bords des canaux... Mais nous voilà quand même là, à faire étape au même endroit, le temps d'un pique-nique ou d'un bivouac. Même pas besoin de boussole...

 

Un soir, un bal, organisé par l'équipage du même navire que celui qui nous a entraîné dans son sillon quelques années auparavant. Capitaine, second, matelots, mousses, certains ont débarqué pour laisser leur place à d'autres.

Qu'importe, puisque nous sommes toujours là, ensemble.

Et que zut, c'est quand même une belle chose que de pouvoir prétendre passer une soirée à danser et rire entre amis des quatre coins de France, des années après que tout ait commencé, et bien des années avant que tout soit terminé.

 

 

 

En souvenir de nos rencontres, et de toutes nos retrouvailles.

 

Mots inspirés par une discussion de voiture avec une chère varoise, au retour d'un certain bal au creux du Berry.

 

Parce que lorsque je vous regarde, que je nous vois, je n'ai qu'envie de sourire et de rester là où je suis."

 

Février 2011

 

 

 

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