Poème fou ou folie de poète ?

 

L’Histoire ne le dit pas.

 

L’Histoire ne dit pas si le Fou est poète ou si le Poète est fou. L’histoire ne dit rien mais pense tout bas que le Fou est juste fou et le Poète juste poète, et que l’un n’empêche pas l’autre. Pourquoi faudrait-il plus que cela ?

 

L’Histoire, il n’y a pas si longtemps, a pris sa plume ; sa plus belle plume de soi. L’encrier plein de l’eau violette des jours perdus a tendu sa gueule ouverte et l’Histoire a commencé. Droite et douce. Comme un chemin de sous-bois à qui on n’a jamais proposé de serpenter. Indécise et timide, aussi. Joufflue, adorable et angoissée. Tout ça.

 

Du bout de la plume, l’Histoire a gratté le sable brun pour y dessiner un quelque chose. Un Etre. Gnome ou elfe, monstre ou ange. Il ou elle. Peu importe, de toute façon beaucoup s’y tromperont et ne sauront lequel élire. Peu importe. L’Histoire l’a choisi et l’a esquissé. Il, Elle, cet Etre, cet Autre, marchera sur le chemin tracé, doux, et lèvera son visage vers les couleurs des saisons. C’est comme ça. Alors va...

 

L’Etre, l’Autre, Elle, Il, s’en est allé sans poser de questions tout haut. Il a pris avec lui les lettres à mettre sous ses semelles, les sons innombrables à grignoter en route et les beautés de la solitude pour lui tenir compagnie. Le dessin de l’Histoire a fait son petit bonhomme de chemin. Son chemin de petit bonhomme, tantôt doux et tout droit, tantôt empreint de nuits et de détours. S’arrêtant de loin en loin pour écouter, là-bas, les bruits joyeux d’une fête de village ou pour s’émouvoir du sourire d’argent de la Lune pour son amant des nues. Trop inconnu.

 

L’Histoire, elle, s’est lassée. De tout. De sa création sans avenir et sans but. De ses contemplations. De ses riens pastels beaucoup trop fades pour être terminés. Alors elle a attrapé sa plume, l’a observée avec mépris et l’a lancée au loin avant de se détourner sans remords ni regard.

 

Sur le chemin l’air s’est épaissi. D’un coup, comme ça, sans prévenir. Le poids d’une tristesse sans corps s’est abattu sur l’Autre, l’Être, Lui ou Elle, l’emprisonnant tout entier dans sa nasse étouffante. Arrêt. Il, Elle, l’Être, l’Autre, a le souffle court et les sens aux aguets. Il lève la main ; rien à toucher alors que tout semble palpable. Il lève la tête ; plus rien à voir, le ciel et la terre sont mêlés. Il se tourne alors vers sa solitude, mais elle a perdu sa jolie robe de compagne et il ne reste d’elle qu’un poids de plus. Une armure épaisse, brûlante et sifflante. Ses doigts à Lui, Elle, l’Autre, l’Être, se tendent vers l’amie. Mais la chose gronde et la main retombe, alors que des tentacules froids et nauséabonds s’emparent de sa gorge et de son assurance.

 

Sur le chemin une plume se pose, lentement. Elle est abîmée et délicate. L’Histoire est loin. Ne reste que l’Autre. Lui. L’Être. Elle. Sans même sa solitude. Il regarde la plume écouter son abandon. Sur le chemin noir, l’air est lourd et glacé en même temps. Les arbres ne sont plus que des corps sans chairs, figés, dénués d’âmes, et le ciel n’est plus qu’un vieux rêve que l’on espère revivre. La plume frémit.

 

L’Autre, L’Être, Elle, Lui, tombe à genoux. Sans violence. Juste comme ça, accablé et retenu par le poids de son monde. Une immonde chimère bâille dans sa poitrine et les tentacules resserrent leur étreinte. Sur sa peau trop pâle, débordant de ses yeux ni beaux ni laids, des larmes coulent. Curieuses d’abord de découvrir ce monde, puis conquérantes, altières et insolentes. Dans leur course elles mordent et creusent durement le visage de l’Être, l’Autre. Il ou Elle, qui ramène ses paumes sur ses yeux pour tenter d’effacer la terrible douleur désormais trop bien installée dans son corps et ses pensées. Il voudrait la vomir, cette douleur nouvelle, mais rien ne vient. Elle est trop bien là où elle est. Et Il, Elle, l’Être, l’Autre, sent qu’elle pourrait rester là à jamais. Dormant comme une hydre, à demi, de ses dix yeux vitreux et défiants.

 

La plume frémit. Encore. Un peu plus. Insignifiant, un soupir de barbules vient consoler l’Autre, Elle ou Lui, l’Être. Et malgré l’armée de larmes qui poursuit ses ravages, un regard délavé se pose sur la plume. Alors... Alors naît la rage. Celle qui s’empare des corps en un seul élan, comme un orage vole les tuiles d’un toit d’un seul passage de manche. Elle, Il, l’Être, l’Autre, fulmine et envoie valdinguer aux diables ses soudards bleus d’un revers de main. Il se débat, secoue la tête en tous sens, frappe le sol de ses poings, laboure l’air et souffle, souffle. Puis lève sa gorge vers les hauteurs sans ciel et hurle, hurle, expulse, vocifère ses noirceurs nouvelles tant qu’il peut. Tant qu’il peut encore. Tant qu’il n’est pas trop tard...

 

...

 

Une fois ce cri jeté dans le sillon de l’Histoire détournée, l’Être elle il Autre se relève pour ramasser la plume tombée là. Celle-ci a compris et acquiesce sans bouger. Les arbres squelettes ont compris et leurs branchent craquent. Gémissent. Chuintent, tremblent et espèrent. La solitude charognarde a compris et peste déjà sur son dîner manqué. Alors, l’Être, l’Autre, le Gnome, l’Ange, le Monstre, l’Elfe, Elle ou Il, lance la plume de toutes les forces de sa hargne. Là-haut, vers la Lune encore trop absente. Là-haut, vers l’Histoire boudeuse et égoïste.

 

Et la plume vole, vole, rit et vole encore au-dessus des frondaisons, au-dessus des nuages, au-dessus de tout. Elle vole et va se planter dans l’orgueil de l’Histoire retrouvée.

 

La plume s’est plantée là et la voici qui crache l’encre violette des jours perdus sur les instances trop fragiles de l’Histoire ; qui gerbe ses regrets sur les milliers d’idées qui l’habillent ; qui chie des ratures sur des pages et des pages de certitudes déjà écrites. La plume se vide. De tout, par tous les moyens. Se vide tant et tant qu’elle disparaît, enfin soulagée d’avoir choisi d’accepter et accepté de choisir. Enfin libre de ne plus être.

 

Sur le chemin l’air doux est revenu. Le ciel s’est rouvert sur la Lune et les arbres ont retrouvé leurs parures d’Arlequin. Il, Elle , l’Autre, l’Être est encore essoufflé. Plus de trace de plume ni de larmes autour de lui. Mais il sent dans sa poitrine le feulement lointain d’un fauve vexé. La créature est réveillée, à présent. Il faudra rester vigilant...

 

L’Histoire ne dit toujours rien. Elle baisse la tête, souillée et penaude. La voilà de retour, sans plume, avec ses seuls yeux pour suivre son récit. Le dessin de l’Histoire, lui, a des questions plein le coeur. En marchant il ramasse la boue du chemin des sous-bois et sculpte des plumes sans jamais être satisfait. Et à chacune il demande : “le Poète est-il un fou ou le Fou un poète ?”

 

L’Histoire pense tout bas que le Fou est fou et le Poète poète. Mais elle ne dit rien et sourit. Pourquoi ne faudrait-il pas plus que cela ?

 

Septembre 2016

 

Écrire commentaire

Commentaires : 1
  • #1

    sex oferty (vendredi, 08 septembre 2017 19:43)

    interreptus