Journée (de merde)

 

"Il y a des matins, comme ça, où l'on sait. Où l'on sent.

 

Ce matin-là, je l'ai senti.

 

J'ai su que cette nouvelle journée serait une journée de merde.

 

Je l'ai craint en ouvrant les yeux, alors que ma nuque m'a reproché sans attendre d'avoir dormi dans une position qui ne lui convenait pas le moins du monde.

 

Je l'ai pensé au moment où j'ai posé le pied sur le tapis au bas de mon lit et que m'a couette m'a suivie en emportant avec elle ma lampe de chevet, qui elle même a emporté le réveil qui lui tient habituellement compagnie.

 

J'ai l'ai su lorsque, dans la salle de bains, j'ai allègrement déposé du dentifrice sur le rond de coton qui devait me servir à lotionner délicatement les pores de ma peau encore endormie, et évidemment utilisé le-dit coton comme j'en avais l'intention.

 

 

 

Les matins de journées de merde, il fait moche. Ou s'il fait beau, on ne le voit pas. De toute façon, c'est une journée de merde, alors il fait moche. Forcément, on a oublié son parapluie, on a la joie de s'apercevoir que ses semelles sont trouées, sans oublier qu'on a évidemment décidé de mettre LE jean de sa garde robe dont les jambes sont trop longues.

 

Alors on est gaugé au bout de cinq minutes, et on sait qu'on est pas prêt d'être sec parce que de toute façon, c'est une journée de merde et que le programme du jour annonce bien sûr une sacré crapahute en extérieur. En plus, sans capuche, les cheveux vont frisotter et graisser à une vitesse incroyable, c'est écrit ! Sans parler de cet énorme sac si lourd qui prend déjà l'eau et qu'il faut protéger parce qu'il est plein d'affaires juste super importantes. Déjà que c'est une journée de merde...

 

 

 

Après avoir soigneusement étalé du dentifrice sur ma joue droite, pesté contre moi-même pour cet acte au haut niveau de ridicule, avoir dénombré d'un œil morne les boutons qui ornaient ma tête forcément moche du jour et enfilé LE fameux jean de ma garde-robe dont les jambes sont trop longues, je suis sortie affronter ma journée, oui, de merde (je le savais, maintenant). J'ai coché toutes les cases correspondant aux points sus-cités (la pluie, l'oubli du parapluie, les semelles trouées, et bla et bla) et vécu une journée morose, grise, laide, agrémentée de soucis en tous genres : le compte en banque aussi morose que moi, les compétences au plus bas pour ce jour, le courrier super-urgent-tant-attendu qui n'arrive pas, la voiture - oasis sèche au milieu de cette immensité humide - qui se déclare en grève de moteur alors que je suis déjà forcément en retard pour me rendre au point P pour l'heure H, et autres menus embêtements de même acabit. Une bonne vieille addition d'instants de loose qui donnerait sûrement à penser à un œil extérieur que cette journée était un test du synopsis d'une comédie américaine à l'enchaînement de gags gros comme des immeubles de trois étages aussi prévisibles que la couleur du cheval blanc d'Henri le Quatrième.

 

 

 

Que celui ou celle qui n'a jamais vécu ce synopsis lève le premier sourcil dubitatif.

 

Pas d'inquiétude : ça viendra.

 

 

Oh, et cette nuque douloureuse, qui tire, qui tire...

 

 

 

Il y a eu tellement de journées de merde pour ponctuer l'évolution de l'humanité, que celle-ci a trouvé un lieu commun pour entreposer toutes les idées noires nées de ces instants. Lieu commun qui donne à peu près ça :

 

« Et bah p*****, j'aurais mieux fait de rester couché(e) ».

 

D'ailleurs, ne rêvant que de rendre honneur à cette expression, c'est ce que j'ai fait dès que j'ai réussi à atteindre mon chez-moi. Zou, adieu jean trempé, manteau humide et chaussures noyées. Résistant à l'envie de prendre un bain afin d'éviter le risque de confondre le bain-moussant avec la crème à récurer, j'ai décidé de passer directement par la case lit, endroit le plus sûr de la vie, en général...

 

 

J'ai caché mes jambes sous la couette et calé mon dos bien droit contre les oreillers. J'ai inspiré-soufflé fort, trois fois, fermé les yeux puis les ai rouverts.

 

Et là, j'ai vu. Par les rideaux de bois qui masquaient encore partiellement les fenêtres de ma chambre, le soleil est entré en rais chaleureux, pour foncer tout droit sur mes chaussures. Alors j'ai souri. J'ai regardé dehors et aperçu la ville baignée de ce soleil de fin de journée. J'ai souri encore. Posant les yeux près de moi, j'ai trouvé un livre et l'ai ouvert. J'ai lu quelques pages, relevé le nez, regardé de nouveau par la fenêtre. Le soleil était toujours là. De plus en plus bas, mais toujours là. J'ai eu envie de musique, ai choisi du Renaud Garcia Fons et repris ma lecture.

 

Quelques pages plus tard, j'ai décollé mes yeux des mots, une nouvelle fois, et une idée a soudain pris tout l'espace dans ma tête. J'ai rigolé, et dit tout haut :

 

 

« P*****, j'ai eu du bol ! J'aurais pu avoir une journée de merde. »"

Février 2013

 

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